Neutralité de l’état : une analogie

Image gouvernementale illustrant un des éléments de la Charte des valeurs québécoises (source : Huffington Post)

J’ai écrit un court billet récemment traitant de deux définitions possibles de la neutralité de l’état. Dans la même veine, voici une analogie pouvant peut-être éclairer le fait que pour que la neutralité de l’État ne passe pas nécessairement par l’uniformisation de l’image et, qu’en fait, procéder ainsi va parfois même à l’encontre d’une telle neutralité. Je sais bien qu’elle n’est pas parfaite et qu’elle masque certaines caractéristiques pertinentes qui concernent spécialement les croyances religieuses. J’y reviendrai.

L’État doit être neutre à l’égard des sexes. Il ne doit pas favoriser un sexe plutôt que l’autre. Évidemment, un employé de l’État, par ses caractéristiques physiques, indique son sexe. Cependant, il l’indique aussi par plusieurs autres éléments qu’il ajoute et dont il pourrait se passer : maquillage, jupe et collants, tailleur, mais aussi barbe, moustache, etc. Comme il faut préserver la neutralité de l’État concernant le sexe, il faut limiter ce genre de « symboles » ostentatoires. Interdiction de porter des vêtements normalement destinés à un seul sexe (jupe, robe, tailleur; on devra se limiter aux pantalons, chandails, blouson, etc. qui sont autant destinés aux hommes qu’aux femmes; chacun pourra cependant choisir une coupe qui épouse convenablement son corps, donc une femme pourra porter un chandail dont la coupe est destinée aux femmes, par exemple); le principe restera le même en ce qui concerne les accessoires et les soins personnels (grosses boucles d’oreilles féminines, parfum typiquement masculin ou féminin, barbe et moustache, rouge à lèvres, etc.)

Tout cela semble absurde? Je le pense aussi.

Le fait d’être servi par un homme ou par une femme respectant les normes sociales masculines et féminines n’empêche pas la neutralité de l’État. Ce qui compte vraiment, c’est qu’à l’embauche, on ne discrimine pas contre les hommes ou les femmes. Si on réalisait qu’à l’embauche, on favorise toujours l’homme (ou la femme), cela irait à l’encontre de la neutralité de l’État; que chacun donne l’image d’être un homme ou une femme lorsqu’il travaille n’est pas pertinent. La neutralité de l’État ne nécessite pas qu’on gomme les différences entre chaque individu, seulement qu’il ne favorise ou ne défavorise pas certains individus sur des critères qui n’ont rien à voir avec ses performances professionnelles.

De plus, ce genre « neutralité » exige beaucoup plus d’ajustements de la part de certains individus que d’autres. La majorité des vêtements réservés à un seul sexe sont féminins. Les hommes auraient bien sûr quelques ajustements à apporter (concernant essentiellement leur pilosité faciale et peut-être la cravate), mais en général beaucoup moins que les femmes. L’apparence de neutralité signifie essentiellement « ne pas avoir l’air d’une femme ». (Pourquoi est-ce ainsi? C’est une autre discussion.) Exiger cela revient à exiger à plusieurs femmes (et à très peu d’hommes) de choisir entre véhiculer leur identité sexuelle et un emploi au gouvernement. De la même façon, l’apparence de neutralité religieuse proposée par le PQ est du même genre : les catholiques, même pratiquants, n’ont virtuellement aucun ajustement à faire, tout comme les sans religion. Les plus touchés : les femmes musulmanes portant le voile, les hommes sikhs portant le turban, les hommes juifs portant la kippa. Bref, toutes des personnes faisant partie de minorités religieuses. L’apparence de neutralité signifie essentiellement « ne pas avoir l’air de faire partie d’une minorité religieuse visible ». Exiger cela revient à exiger à plusieurs personnes pratiquant une religion minoritaire (et à très peu de personne ne les pratiquant pas) de choisir entre véhiculer leur identité religieuse et un emploi au gouvernement.

En exigeant de certains de choisir entre un élément profond de leur identité et leur emploi, une telle apparence de neutralité va donc clairement à l’encontre de la neutralité lors de l’embauche.

Évidemment, personne ne sent qu’une femme ou un homme, se présentant comme tel, fait du prosélytisme pour encourager les autres à faire comme lui ou elle. L’argument du PQ semble reposer sur l’idée qu’une personne s’affichant comme clairement religieuse le fait. De là le fait que l’apparence de neutralité est nécessaire. Je réponds à cela en deux temps.

D’abord, on n’a pas à remonter si loin dans l’histoire pour qu’« avoir l’air d’une femme » (en fait, « être une femme ») revienne à faire du prosélytisme. On peut faire le même exercice avec « avoir l’air athée ». Qu’une simple apparence soit reçue ipso facto comme du prosélytisme est lourdement influencé par les normes sociales en place. Pour le dire simplement, une norme sociale est ce qui est assumé par les autres si rien n’indique le contraire (qu’une norme soit présente ne signifie pas automatiquement que tout écart à la norme est mal vu ni que c’est mal en soi, bien sûr, mais laissons cela de côté pour aujourd’hui). Par exemple, on peut parler, dans notre société, que l’hétérosexualité est une norme; en ce sens, « sortir du placard » signifie essentiellement « affirmer aux autres que l’on n’est pas hétérosexuel ». Socialement, il est assumé que chacun est hétérosexuel, et il est donc inutile, pour un hétérosexuel, de préciser qu’il l’est. S’afficher comme homosexuel peut être vu (et est effectivement vu par certains) comme du prosélytisme (souvenez-vous des pubs du gouvernement où on voyait des gens du même sexe s’embrasser, où certains ont dit que « c’est ben correct d’être gai, mais fais ça chez vous ». On aurait entendu cela si le baiser était hétérosexuel? Bien sûr que non.) Pour l’instant, au Québec, ce n’est pas la norme d’avoir l’air musulman; de là le fait que se présenter comme musulman (musulmane en particulier) est vu comme du prosélytisme.

Enfin, bien qu’un homme ou une femme se présentant comme tel ne soit pas vu comme faisant du prosélytisme, un homme se présentant comme une femme, soudainement, peut l’être. La raison est encore la même : on s’éloigne de la norme, et donc le simple fait de s’afficher comme une personne ne respectant pas une norme sociale peut être vu comme du prosélytisme. Je serais prêt à parier que si un ou deux hommes en voie de devenir une femme (adoptant ainsi les normes sociales réservées aux femmes dans leur habillement, mais ayant encore la voix et la pilosité d’un homme) commençait demain matin à travailler derrière un guichet de la SAAQ (et que les médias diffusaient le tout), on entendrait des voix s’élever pour une Charte de la neutralité sexuelle de l’état.

Je ne dis pas que cette petite analogie règle la question : ce n’est pas le cas. Un ami a d’ailleurs demandé si, en permettant aux employés de l’État d’afficher ainsi leur religion, on n’est pas en train de revenir en arrière et de « dé-laïciser » l’État (mon expression boiteuse, pas la sienne), un peu comme lorsque les religieux s’occupaient de l’éducation au Québec. Je pense que c’est une bonne question à laquelle je devrai revenir.

Pour l’instant, j’espère simplement avoir d’abord montré en quoi interdire le port de signes religieux ostentatoires exige de certaines personnes un choix beaucoup plus difficile et profond que pour d’autre, et d’autre part en quoi porter un symbole religieux ostentatoire ne revient pas automatiquement à faire du prosélytisme, et donc à mettre en péril (de cette façon) la neutralité religieuse de l’État.

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