Les neutralités de l’état

Voici une petite idée pas particulièrement originale ni approfondie en ce dimanche après-midi.

La « neutralité de l’état » (par rapport à la religion) peut s’entendre au moins sous deux sens différents : l’image neutre que l’état projette et le critère d’embauche neutre qu’il utilise. J’ai l’impression que le projet de charte des valeurs québécoises du Parti Québécois (PQ) cherche à préserver le premier en sacrifiant (inutilement trop) le deuxième.

La neutralité d’image est celle que l’état projette. Si on voyait, par exemple, un symbole religieux sur les auto-patrouilles de la Sûreté du Québec (SQ) ou sur les factures d’Hydro-Québec, l’image que projetterait l’état ne serait pas neutre. Ces organisations ne représentent que l’état, rien d’autre, et l’état n’est le porte-étendard d’aucune religion (ou d’absence de religion), donc l’absence de symbole préserve cette apparence de neutralité. L’idée d’interdire le port de signes religieux ostentatoires chez les employés de l’état suit sensiblement la même logique : dans l’exercice de leurs fonctions, ils ne représentent que l’état, et la présence de symbole religieux irait à l’encontre de cette apparence de neutralité. (Je laisse l’histoire du crucifix à l’Assemblée nationale qui, bien que justifiée par le respect de la tradition, me semble être simplement contradictoire avec le principe à l’oeuvre.)

Je ne veux pas m’étendre sur ce sujet, mais soulignons que cette « neutralité d’apparence » est lourdement influencée par le contexte social et historique de l’état en question. Permettre aux femmes de porter le pantalon en public, il n’y a pas si longtemps, aurait été en soi un cas problématique. Aujourd’hui, permettre à un homme de s’habiller en femme le serait certainement. Ce ne sont pas des « symboles » religieux, mais ce sont néanmoins des symboles d’individualité qui vont à l’encontre des normes sociales prédominantes (au même titre que certains symboles religieux ostentatoires le sont ici aujourd’hui). Est-ce que l’apparence de neutralité de l’état passe par la permission de cela (l’état reste neutre par rapport au genre auquel un individu s’identifie, quel que soit son sexe biologique) ou par son interdiction (l’état reste neutre par rapport à ces débats sociaux, et ne permet donc pas à ses employés d’ouvertement prendre position là-dessus dans le cadre de leurs fonctions)?

La neutralité comme critère d’embauche est le fait que l’état, lorsque vient le temps d’embaucher quelqu’un, ne discrimine pas selon la religion (ou l’absence de) du candidat. Le principe est ici que l’état ne favorise pas (et ne défavorise pas) un groupe particulier de ses citoyens : tout le monde a la chance de travailler pour lui s’il le désire et s’il a les compétences requises.

Évidemment, jongler avec ces deux conceptions de neutralité est difficile : pour protéger l’un, il faut parfois sacrifier l’autre. Le PQ, avec son interdiction de port de symboles ostentatoires, protège l’image et sacrifie la neutralité d’embauche. Certaines religions (et l’absence de religion) n’exigent pas le port de symboles ostentatoires : cette obligation d’apparence de neutralité ne les empêche pas de respecter à la fois la directive tout en respectant leurs croyances. D’autres ne sont pas dans cette situation. La directive force les membres de ces communautés à sacrifier quelque chose : leur chance d’être embauché (ou même leur emploi) ou le respect de leurs croyances. L’apparence de neutralité, ici, se fait au détriment de la neutralité dans les critères d’embauche : tout le monde n’a pas la même chance.

Par analogie, imaginez que pour préserver l’image neutre de l’état, on interdise les cheveux longs. Tout le monde est physiquement capable de se couper les cheveux (comme chacun est physiquement capable de ne pas porter un symbole religieux), mais bien entendu, certains groupes n’auront pas de difficultés particulières à respecter cette directive (ils ont déjà les cheveux courts) alors que d’autres (ceux qui portent leurs cheveux longs) auront à sacrifier quelque chose. La neutralité d’apparence se fait au détriment de la neutralité dans l’embauche. La question à se poser ici me semble être : n’y a-t-il pas un moyen moins dommageable (pour la neutralité dans le critère d’embauche) de protéger l’apparence de neutralité de l’état que celle d’imposer les cheveux courts à tous les employés?

Je ne crois pas que toute interdiction concernant l’interdiction de symboles religieux soit illégitime. Il me semble que dans le cas de la religion comme dans bien d’autres, il faut se garder de la marge de manoeuvre afin de mieux gérer les situations particulières. Dans certains cas, le port de symboles ostentatoires peut vraiment être problématique; la majorité du temps, ces interdictions devraient être justifiées par d’autres critères que ce que représente le symbole (la sécurité au travail, par exemple). Loin de moi l’idée de laisser entendre qu’il n’y aura pas de jugements difficiles à rendre concernant cela.

Je ne cherche pas à dire que l’on doit toujours préserver la neutralité dans les critères d’embauche plutôt que celle de l’apparence. Cependant, il faut garder en tête que préserver la « neutralité’ de l’état est en soi une contradiction, puisque pour en protéger un aspect, il faut en sacrifier un autre. Il faut donc essayer, le plus possible, que cet exercice se fasse en sacrifiant le moins possible de « neutralité », tant d’apparence que dans le critère d’embauche. Une règle générale comme celle que semble préconiser le PQ me semble en sacrifier inutilement trop : on utilise un maillet alors que l’on a besoin d’un poinçon.

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