La grève étudiante bafoue-t-elle le droit à l’éducation? Partie 1 de 2 : Guillaume Charette pose une question difficile

Faire la grève étudiante : moralement inadmissible?

[Ceci est la première partie. Pour la deuxième partie, allez ici.]

Vous avez peut-être entendu parler de Guillaume Charette,  cet étudiant en droit de l’Université de Montréal (UdeM) qui a demandé aux tribunaux de lui permettre d’étudier malgré la grève étudiante en déposant une injonction provisoire. Vous savez peut-être aussi que sa requête a été rejetée (note ajoutée le 1 avril 2012 à 1h15 : La Presse a modifié l’article de façon assez extensive depuis sa publication; même le titre n’est plus du tout le même. Le lien précédent pointe vers l’article modifié actuel; voici l’article dans le cache de Google [et sa capture d’écran si le cache est effacé] que j’ai consulté à l’origine pour écrire ce billet). Il évalue maintenant la possibilité de demander une injonction permanente. Je ne connais pas grand-chose au droit (ce site explique assez clairement les règles entourant les différentes injonctions), alors je ne me prononcerai pas sur la pertinence ou l’intérêt de ces demandes d’un point de vue juridique.

Ce qui m’intéresse, c’est plutôt l’aspect moral de la chose. Guillaume Charette dit que « la conduite des associations étudiantes et de leurs membres viole le « droit de se procurer de l’éducation plutôt qu’elle ne le nourrit ». » Est-ce vraiment le cas? La question n’est pas anodine : elle est d’une importance capitale. Y répondre, par contre, n’est pas une tâche aussi simple qu’elle le paraît. Ce ne sera probablement pas une surprise pour personne, mais je montrerai ici que non, la grève étudiante ne viole pas le « droit de se procurer de l’éducation plutôt qu’elle ne le nourrit »; au contraire, elle cherche à protéger ce droit. Ce qui en surprendra peut-être certains, c’est que je reconnais que cela ne veut par contre pas dire qu’elle est sans effet sur le droit à l’éducation de certains; je démontrerai que si cela est regrettable, ce n’est pas une raison suffisante de la considérer comme immorale.

Je présenterai tout cela… dans la deuxième partie de ce billet qui paraîtra dimanche. Dans cette première partie, je veux circonscrire notre sujet et expliquer comment je prévois répondre à la question. Ne me regardez pas comme ça! Je vous avais bien dit que la question n’était pas si simple!🙂


Comment répondre à la question? (Et surtout, ce à quoi je ne répondrai pas)

Mettons temporairement de côté l’aspect démocratique de la décision de faire la grève prise par les associations étudiantes. La question morale ne se résoudra pas par la démonstration de l’aspect démocratique de la décision. Ce n’est pas que ça n’a pas d’importance du tout – par exemple, s’il n’y avait eu aucun vote, s’il y avait eu vice de procédure, ou si des étudiants s’étaient vus refuser l’accès aux AG selon leur position idéologique, ce serait grave la validité de la décision serait contestable —, mais c’est accessoire ici au problème soulevé par Guillaume Charette. Il soutient que la situation actuelle (la grève étudiante) bafoue un de ses droits; il faut donc évaluer si c’est effectivement le cas ou non. Que le processus ayant mené vers cette situation soit démocratique ou non ne change pas le fait qu’on ne devrait « jamais » bafouer le droit d’un individu (je dis « jamais » entre guillemets parce qu’il y a un paradoxe dans cette affirmation; j’y reviens un peu plus bas). La question n’est donc pas « est-ce que la grève étudiante est démocratiquement légitime », mais « est-ce que la grève étudiante bafoue le droit à l’éducation de certains étudiants ». Beaucoup de choses injustes peuvent être démocratiquement décidées et il serait aberrant de refuser de justifier la moralité sous prétexte que la procédure est démocratique; il serait par exemple ridicule de soutenir qu’un employeur serait en droit de payer les femmes moins bien que les hommes parce que les syndiqués en ont décidé ainsi en assemblée générale. Si la grève étudiante bafouait les droits des étudiants, ce serait tout aussi consternant de la défendre en s’appuyant sur le processus démocratique l’ayant rendue possible.

Généralisons aussi la question à toutes les associations en grève plutôt que de nous limiter à celle de laquelle Guillaume Charette est membre. Intéressons-nous plus particulièrement à celles ayant voté une grève illimitée. Le problème soulevé est effectivement plus perceptible dans ces cas que dans celui de l’association des étudiants en droits de l’UdeM qui ont voté une seule journée de grève.

Mettons aussi temporairement de côté la question de savoir si les grévistes ont vraiment insulté ou intimidé Guillaume Charette. C’est un autre problème qui doit se résoudre indépendamment de celui qui nous intéresse aujourd’hui et qui n’a aucun impact sur le fait que la grève étudiante (entendue dans le sens où les étudiants ne peuvent plus assister à leurs cours) bafoue ou non les droits des étudiants.

Bref, ce que je veux évaluer ici, c’est la moralité d’une décision démocratiquement prise par un groupe d’étudiants postsecondaire (une association étudiante) d’interdire aux membres de ce groupe d’assister à leurs cours. Une fois cet élément clarifié, le reste des facteurs pertinents au débat pourront être débattus sans le remettre en question.

Comment évaluer si la grève étudiante est moralement acceptable?

Pour justifier la moralité d’une action sous l’angle d’une morale axée sur le respect des droits fondamentaux, dans ce cas-ci la grève étudiante, je vois deux possibilités : soit démontrer en quoi la grève étudiante ne brime pas les droits des étudiants, soit démontrer que même si la grève étudiante brime dans une certaine mesure des droits, elle en brime moins que l’absence de grève étudiante. Dans n’importe quel litige, la première possibilité est clairement la meilleure, mais il est bien rare qu’elle soit la bonne : en effet, il est bien rare qu’une mesure ne comporte aucun aspect négatif pour personne. Le droit à l’avortement, le droit de porter le voile et le droit de vivre son homosexualité ouvertement ont tous des impacts négatifs pour certains; cela ne les rend pas automatiquement immoraux, injustes et inacceptables. On le verra plus tard, je crois qu’il est évident que la grève étudiante ne fait pas exception à cette règle.

La deuxième possibilité doit donc aussi être considérée, ne serait-ce que parce qu’elle rappelle que l’action évaluée ne se produit pas en vase clos : si sa présence comporte des effets, son absence en comporte aussi. L’interdiction de fumer dans un restaurant, par exemple, brime dans une certaine mesure le droit des fumeurs; considérée en vase clos, cette décision peut donc sembler injuste et immorale. Considérée dans le contexte plus général, l’absence de cette interdiction est encore plus injuste et immorale pour tous les autres qui, au nom de la liberté de certains, doivent soit s’interdire d’aller au restaurant, soit le faire au prix de leur santé.

C’est l’éternel conflit entre la protection des libertés individuelles (l’individu peut faire ce qu’il veut) et l’égalité (tous les individus ont les mêmes droits) qui mène au paradoxe des droits et libertés : protéger les droits de certains se fait en limitant celui des autres, et exercer ses propres droits peut se faire au détriment de ceux des autres. À moins de se réfugier dans une vision utopique de la nature humaine comme totalement altruiste et impartiale, il est impossible de garantir les mêmes droits à tous sans limiter (brimer?) ceux de chacun. Une solution parfaitement satisfaisante étant impossible, on n’a pas d’autre choix que de trouver un équilibre.

Garrett Hardin, dont j’ai déjà parlé ici, explique assez bien le fait qu’une action s’opposant au statu quo est en quelque sorte toujours injustement désavantagée (psychologiquement et plus généralement, au sein de l’opinion publique) dans ce calcul, puisque le statu quo est considéré à tort comme une position neutre, sans impact :

C’est une des particularités de la guerre entre la réforme et le statu quo qu’elle est inconsidérément dirigée par deux poids et deux mesures. Chaque fois que l’on propose une mesure de réforme elle est souvent défaite quand ses adversaires y découvrent triomphalement un défaut. Comme Kingsley Davis l’a souligné (21), les adorateurs du statu quo impliquent parfois qu’aucune réforme n’est possible sans accord unanime, une implication contraire au fait historique. Pour autant que je puisse le discerner, le rejet automatique des réformes proposées est basé sur l’une des deux suppositions inconscientes : (i) que le statu quo est parfait; ou (ii) que le choix auquel nous faisons face est entre la réforme et aucune action; si la réforme proposée est imparfaite, nous ne devrions semble-t-il faire aucune action, en attendant une proposition parfaite.

Mais nous ne pouvons jamais ne rien faire. Ce que nous avons fait depuis des milliers d’années est aussi une action. Elle produit aussi des maux. Une fois que nous sommes conscients que le statu quo est une action, nous pouvons alors comparer ses avantages et inconvénients observables avec les avantages et inconvénients prévus de la réforme proposée, en prenant au mieux en compte notre manque d’expérience. Sur la base d’une telle comparaison, nous pouvons prendre une décision rationnelle qui n’impliquera pas la supposition impraticable que seuls des systèmes parfaits sont tolérables. (La tragédie des communaux)

Bref, si on veut évaluer si la grève étudiante est moralement acceptable, il ne suffit pas d’évaluer si elle brime dans une certaine mesure les droits de certains; il faut aussi évaluer si son impact est pire que le fait de ne pas être en grève. C’est ce que je propose de faire dans la deuxième partie de ce billet.

3 réflexions sur “La grève étudiante bafoue-t-elle le droit à l’éducation? Partie 1 de 2 : Guillaume Charette pose une question difficile

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