Droits de scolarité : se résigner ou se battre?

Avant-hier, Me Mélanie Dugré a publié dans la presse une lettre intitulée « Droits de scolarité: savoir se résigner ». Vous devinez probablement son propos, mais je vous cite son dernier paragraphe, qui transmet très bien à la fois le ton et le fond de son message :

Je vous dirai donc qu’il vous faudra peut-être, en toute modestie, éventuellement vivre avec la défaite et encaisser la hausse des droits de scolarité annoncée. Faire valoir son point est un exercice démocratique fort louable en soi, que vous avez d’ailleurs abondamment pratiqué dernièrement. Mais se résigner tout en acceptant que l’on n’a pas réussi à convaincre et à renverser la décision est un dur travail d’humilité, mais c’est aussi une grande preuve de sagesse et de maturité.

Je trouve cela insultant et décourageant. Mais j’y reviendrai. Pour l’instant, je veux vous parler d’autre chose.

Je veux vous parler d’une autre lettre parue dans La Presse, authentiquement touchante et encourageante celle-là, intitulée « Tu es choyée ». Une lettre où l’auteure s’adresse à sa fille de 15 mois, Laurence, pour lui dire qu’elle est « choyée d’être née femme dans un endroit où des pionnières ont mené des luttes acharnées pour nous permettre de jouir de droits et de libertés autrefois interdits ». Qu’elle espère « arriver à [lui] raconter avec justesse l’histoire inspirante de ces femmes qui nous ont ouvert la voie ». On peut difficilement ne pas s’émouvoir : à travers l’histoire, la moitié féminine de l’humanité a la plupart du temps été considérée comme appartenant à une classe inférieure. La situation actuelle, où plusieurs inégalités envers les femmes ont été levées, donne faussement l’impression que tout cela est bien loin derrière, que les idéologies sexistes sont bien révolues. Il ne faut pas se berner : quand Lise Payette, élue en 1976 dans l’équipe de René Lévesque, est née, les femmes n’avaient pas le droit de voter aux élections provinciales québécoises.

Devant ce constat historique, on ne peut que saluer ses efforts pour mettre en garde sa fille :

« La pire erreur que tu pourrais commettre serait toutefois de croire que ces droits et libertés te sont acquis ; n’oublie jamais que ce qui nous a été accordé de la main droite peut à tout moment nous être retiré de la gauche. Ta responsabilité consistera à exercer ces droits et profiter de ces libertés avec jugement et discernement, en gardant bien vivant le souvenir des batailles passées. »

Quand on lit quelque peu à propos du féminisme, on réalise bien que cette lutte n’est affectivement pas terminée. Le musée McCord met d’ailleurs cela bien en évidence quand il résume la situation actuelle :

« Aujourd’hui, le mouvement féministe est encore bien présent au Québec. Il défend les droits des femmes et combat les stéréotypes, particulièrement ceux véhiculés dans les médias et dans le monde du travail. Il doit toutefois composer avec deux nouvelles réalités : d’une part, un mouvement de balancier qui a vu se développer une idéologie qui considère le féminisme comme dépassé et nuisible, d’autre part, la montée du masculinisme, un mouvement pour la défense des droits des hommes. »

On ne peut finalement faire autrement que de saluer son message, empreint d’un espoir qui n’est pas creux. Elle rappelle à sa fille que les véritables rêves ne se réalisent pas par l’arrivée opportune du prince charmant :

« Certains te diront par ailleurs que rien ne t’est impossible et que tu tiens le monde entre tes mains. Ce n’est pas complètement faux, mais ce n’est pas tout à fait vrai non plus. Aucune aspiration ne sera trop ambitieuse et aucun rêve ne sera irréalisable à force de travail et d’ardeur, mais tu devras néanmoins faire des choix, ce qui exigera que tu écoutes non seulement ta tête et ta raison, mais aussi ton coeur et tes émotions. »

On pourrait résumer ce message d’une mère à sa fille ainsi : Laurence, sois reconnaissante envers celles qui ont pavé la voie avant toi, celles qui t’ont permis non pas de vivre dans une douillette prison dorée, mais de voir ton ardeur, ton courage et tes efforts récompensés. Et n’oublie pas que ces droits qu’elles t’ont légués, il ne tient maintenant plus qu’à toi de les préserver.

J’applaudis. Mais je me demande comment il est possible que cette lettre ait été écrite par la même femme qui, deux semaines plus tard, a écrit celle dont je vous parlais au début de ce billet.

Comment est-ce que la même « avocate mère de trois enfants » peut préparer sa fille à se battre pour protéger ses droits chèrement acquis par celles qui l’ont précédée et dire aux étudiants actuels qui se battent pour protéger le droit à une éducation (plus) accessible qu’il serait temps de s’avouer vaincus ? Les femmes qui l’ont précédée ne se sont certainement pas résignées devant les échecs, faisant preuve d’une « grande preuve de sagesse et de maturité » ; c’est justement leur refus de s’avouer vaincue qui fait que sa fille est aujourd’hui une personne si « choyée ».

Est-ce que Me Dugré considère que l’éducation postsecondaire n’est pas un droit, mais un privilège ? Est-ce qu’elle considère que la hausse actuelle n’est pas un obstacle à ce droit ? Est-ce qu’elle croit que cette bataille est déjà perdue, ou est-ce encore un mélange de tout cela ? Je ne sais pas. Dans tous les cas, je ne suis pas d’accord.

Je ne pense pas que la lutte pour le droit des femmes soit terminée. Je ne crois pas que la lutte pour le droit à une éducation accessible soit terminée non plus. Dans les deux cas, il faudra se battre contre les préjugés qui existent encore, contre ceux qui disent que la cause n’est plus nécessaire, contre ceux aussi qui tentent de faire passer des injustices sur le dos des victoires et des justes objectifs du mouvement, alors qu’elles sont causées par d’autres.

Me Dugré, peut-être nous avez-vous aperçus hier, de la fenêtre de votre autobus. On était plus de 200 000. Plus de 200 000 à ne jamais oublier « que ce qui nous a été accordé de la main droite peut à tout moment nous être retiré de la gauche ». Plus de 200 000 à manifester « en gardant bien vivant le souvenir des batailles passées. »

Plus de 200 000 qui, comme Laurence, se sont fait dire que ni les fées, ni les princes charmants, ni les étoiles filantes n’exaucent les souhaits. 200 000 qui, comme Laurence, se sont fait dire qu’aucune « aspiration ne sera trop ambitieuse et aucun rêve ne sera irréalisable à force de travail et d’ardeur ». Plus de 200 000 qui, comme Laurence le prouvera un jour, l’ont bien compris et ont le courage de vivre selon leurs convictions.

De la fenêtre de votre autobus, si vous avez soulevé Laurence pour qu’elle jette un œil dehors, vous lui avez montré plus de 200 000 enfants qui ont grandis pour rendre leur mère très, très fière d’eux.

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