Jean Laberge, ou comment faire dire n’importe quoi à un philosophe pour justifier la hausse des droits de scolarité

Derek Parfit jure sous serment qu'il n'a jamais voulu porter le carré vert.

[Ajout du 2 avril 2012 à 18h21 : Jean Laberge a répondu à ses critiques sur son blogue, et j’ai répondu à sa réponse ici.]

[Cet article a été modifié le 19 mars 2012 à 16h40. Les modifications sont en rouge.]

Un tout nouveau Devoir de philo a été publié dans les pages du Devoir aujourd’hui. Jean Laberge, professeur de philosophie au cégep du Vieux Montréal, nous y démontre que « Derek Parfit porterait le carré vert », c’est-à-dire qu’il serait pour la hausse des droits de scolarité proposée par le gouvernement Charest (pour l’instant, l’article du Devoir est réservé aux abonnés; Laberge l’a par contre reproduit sur son blogue).

Avant toute chose, il faut préciser que Parfit n’a pas écrit (du moins, pas à ma connaissance) à propos de l’accès à l’éducation universitaire. Dans tous les cas, Laberge ne fait nullement référence aux positions explicites que Parfit aurait énoncées à l’égard de cet enjeu. Il se contente d’appliquer les distinctions que Parfit fait entre différents critères éthiques (ou plutôt politiques; pour éviter la confusion, je parlerai simplement de principes éthiques), soit entre différentes formes d’égalitarisme et le prioritarisme, à la question des droits de scolarité. En soi, c’est tout à fait acceptable de le faire : c’est exactement ce à quoi servent les principes généraux. La démonstration que Laberge fait des conclusions que l’on peut tirer des idées de Parfit lui est cependant bien personnelle : c’est son interprétation des idées de Parfit qu’il nous livre, pas l’avis de Parfit quant à la question des droits de scolarité.

Ce que je me propose de faire ici, c’est en premier lieu de montrer que bien que les distinctions de Parfit soient tout à fait intéressantes et acceptables, l’interprétation qu’en fait Laberge est tout simplement mauvaise. Je ne dis pas mauvaise dans le sens de « tirée par les cheveux ». Je dis mauvaise dans le sens d’erronée. Laberge n’a rien compris du texte de Parfit et son Devoir de philo ne sert qu’à illustrer cela et rien d’autre. Je montrerai ensuite qu’en fait, il est bien plus probable que l’application des principes présentés par Parfit mène à adopter la thèse exactement contraire. Mais avant cela, soyons honnêtes et essayons de comprendre ce que raconte Laberge.

L’argumentaire de Laberge

Son argument a une structure relativement simple. Il repose sur deux idées qui, prises ensemble, soutiennent son opinion. Très simplement, Laberge soutient d’abord que les revendications des étudiants se réclament non pas d’une conception égalitariste de la justice sociale, mais plutôt d’une conception prioritariste (ne vous inquiétez pas, on y revient). Ensuite, il montre que le prioritarisme mène à une conception complètement absurde de la justice sociale qui soutient qu’un monde où tous sont également misérables est préférable à un monde où tout le monde est relativement à l’aise, mais où certains le sont moins que d’autres. De là, il conclut qu’on ne doit pas plier aux demandes des étudiants. Intéressons-nous à chacune de ses deux idées un peu plus en détail.

1. Malgré ce qu’ils peuvent croire eux-mêmes, les étudiants en grève ne se réclament pas vraiment du critère éthique de l’égalitarisme. Ils se réclament en fait du prioritarisme.

Les distinctions sont de Parfit. Laberge nous les expose sensiblement comme suit : pour un égalitariste, les inégalités sont mauvaises soit parce qu’elles ont des conséquences négatives pour l’ensemble de la société (c’est la forme conséquentialiste de l’égalitarisme; j’utiliserai EC pour la décrire), soit parce qu’elles sont en soi mauvaises et doivent être éliminées, peu importe les conséquences (c’est la forme déontologique de l’égalitarisme, ou ED pour notre propos). Laberge souligne que dans une conception conséquentialiste de l’égalité (EC), « [c]’est parce que l’égalité vise en bout de piste le partage et la solidarité que nous la valorisons » alors que dans une conception déontologique de l’égalité (ED), on considère que l’égalité est en soi bonne, donc qu’elle doit être atteinte pe importe les conséquences. En ce sens, il souligne que ED est « grotesque » puisque « [a]ucune société ne souhaite vraiment que ses membres soient tous également défavorisés! » En effet, si on considère que l’égalité est bonne peu importe les conséquences, il est tout aussi acceptable de ramener les mieux nantis au niveau des moins bien nantis (où ils seront tous également moins nantis) que de ramener les moins nantis au niveau des mieux nantis : dans les deux cas, il n’y a plus d’inégalité.

Selon Laberge, les étudiants ne se réclament pas vraiment ni de EC, ni de ED mais plutôt d’un autre principe, celui du prioritarisme. À plusieurs reprises, il souligne cela à grands traits :

« Selon [Parfit], les gens qui se disent égalitaristes ne sont souvent, en réalité, que prioritaristes, et à ses yeux, les étudiants contestataires ainsi que leurs supporteurs tomberaient dans cette catégorie. […] La notion d’accessibilité aux études supérieures invoquée dans l’argumentaire des étudiants est typiquement prioritariste. »

Qu’est-ce donc que ce nouveau principe éthique? Laberge cite directement Parfit pour le définir et le distinguer des différentes formes d’égalitarisme :

« Le prioritarisme, tel que je le définis ici, n’est pas une croyance en l’égalité. Nous donnons la priorité aux personnes défavorisées, non pas parce que cela réduira les inégalités, mais pour d’autres raisons. C’est ce qui distingue cette position de l’égalitarisme. »

Maintenant qu’il a clarifié la position éthique des étudiants à propos de la hausse des droits de scolarité et plus généralement par rapport à « la question plus large de la justice sociale », il enchaine avec sa critique du prioritarisme.

2. « Le prioritarisme conduit à une perte sèche de bien-être ».

Laberge soutient que « le prioritarisme est confronté à l’objection sérieuse du “nivellement par le bas” (Levelling Down Objection) ». Il nous illustre ensuite cette objection en faisant référence à un épisode de la série Les Parents, diffusée sur Radio-Canada. Je résume ici l’idée : si on est prioritariste, on doit refuser d’améliorer le sort de certains si cela en laisse d’autres désavantagés, et ce, même si cette amélioration ne se fait pas aux dépens des désavantagés. Par exemple, si des parents ont la possibilité de débourser 300 $ soit pour donner une console de jeu valant 100 $ à chacun de leurs trois enfants, soit pour donner une console de jeu valant 100 $ à un enfant et une console de jeu valant 150 $ aux deux autres (grâce à une offre spéciale), il leur faut choisir la première situation (c’est l’exemple des Parents). Bref, si on est prioritariste, on nivelle par le bas en refusant les inégalités, et ce, même lorsque ces inégalités produisent au total plus de richesse et ne désavantagent dans l’absolu personne. Selon Laberge, « [i]l y a quelque chose d’irrationnel dans le fait de chercher l’égalité au prix du nivellement par le bas. […] Supposons que le plus défavorisé […] se trouve parfaitement satisfait avec la console à 100 $. Si la mère refuse toujours l’offre spéciale, il y aura là quelque chose d’obstinément irrationnel, non? »

De là, il déduit simplement qu’on doit être partisan de la hausse :

« [E]n priorisant systématiquement les plus défavorisés pour eux-mêmes, on n’aide personne. Le prioritarisme conduit la société à une perte sèche de bien-être. Parce que je les considère comme prioritaristes, je crois qu’on devrait refuser les revendications des étudiants contestataires. »

Certains d’entre vous se disent qu’ils doivent en manquer des bouts, parce que ça ne semble pas avoir de sens. Rassurez-vous, ce n’est pas vous, c’est Laberge : il raconte n’importe quoi et son contraire parce qu’il a bien mal compris le texte de Parfit.

L’erreur de Laberge : ne pas être capable de lire un texte de philosophie correctement

Ce que Laberge ne semble pas avoir saisi, c’est que l’objection du nivellement par le bas ne s’adresse pas à la conception prioritariste, mais bien à la conception ED. Parfit présente cette objection pour montrer que la plupart de ceux qui se réclament de l’égalitarisme ne soutiennent pas qu’il est acceptable de niveller par le bas pour éliminer les inégalités; ainsi, ils ne sont pas vraiment égalitaristes, ils sont probablement plutôt prioritaristes. Non seulement Parfit ne soutient pas que le prioritarisme prête flanc à cette objection, il le présente explicitement comme ce qui y est imperméable. Selon Parfit, ce principe est la solution à adopter pour éviter cette objection. Bref, Laberge fait dire à Parfit exactement le contraire de ce qu’il dit pourtant explicitement.

Pour le démontrer, je n’ai malheureusement pas accès au livre Raisons et personnes, paru en 1984, auquel Laberge fait référence. J’ai par contre accès à un article plus récent (paru en 1995) écrit par Parfit qui traite exactement de la distinction entre les différentes formes d’égalitarisme et le prioritarisme, « Égalité et priorité » [1]. On peut présumer que ce que Parfit explique ici se fait dans la même veine que ce qu’il a fait dans le livre auquel Laberge fait référence. [Ajout du 19 mars 2012 à 15h28 : j‘ai fait erreur, Laberge ne fait pas référence au livre, mais à cet article. Il n’y a donc plus de doute qui plane : Laberge a bel et bien mal lu Parfit.]

Dans cet article, Parfit soutient sans équivoque que le prioritarisme est bel et bien un moyen d’éviter l’objection du nivellement par le bas auquel prêt flanc ce que Laberge nous a présenté comme étant ED :

« Cette position, que j’ai appelée [ED], peut sembler très convaincante, mais elle doit faire face à objection du nivellement par le bas qui, à mon avis, a beaucoup de force sans pour autant être décisive. Supposons que nous soyons des [ED] que cette objection convaincrait. […] Si nous voulons sauvegarder quelque chose de notre position, nous sommes alors placés devant une alternative.

Nous pouvons d’abord devenir des [EC]. […]

L’autre terme de l’alternative consiste à opter pour la position prioritariste. » (p. 314) [2]

[Ajout du 19 mars 2012 à 16h40 : voici un autre extrait qui est aussi très clair à ce propos :

« Toutefois j’ai évoqué le type de situation pour laquelle ces conceptions divergent le plus. Il agit des situations qui suscitent l’objection du nivellement. Les égalitaristes sont confrontés à cette objection parce qu’ils estiment que l’inégalité est en elle-même une mauvaise chose. Si nous acceptons la position prioritariste, nous évitons cette objection. » (p. 304)]

Si on en croit l’analyse de Laberge et que l’on concède que les étudiants sont effectivement des partisans du prioritarisme plutôt que de ED, on doit reconnaître que leurs revendications ne mènent pas à un nivellement par le bas, ne mènent pas à une « perte sèche de bien-être » et ne cherchent pas à « rendre tout le monde égal en rendant chacun aussi pauvre que l’individu le plus pauvre de la société. »

Bref, si on accorde à Laberge que son analyse des principes éthiques défendus par les grévistes est juste, on doit refuser ce dont il tente de nous convaincre.

Parfit semblerait plutôt porter le carré rouge…

Je pourrais démontrer en quoi des distinctions supplémentaires faites explicitement par Parfit sembleraient plutôt le placer du côté des revendications étudiantes [3], mais ce serait un autre billet. Je pourrais aussi démontrer que la conception prioritariste, correctement comprise, justifie justement d’être contre les hausses, entre autres parce qu’elles favorisent certains mieux nantis au détriment de certains moins nantis ; je ne le ferai pas plus longuement parce qu’il me semble que cela est évident.

Je concentrerai plutôt mes efforts à démontrer que contrairement à ce que Laberge affirme à plusieurs reprises, son Devoir de philo semble démontrer que Parfit devrait porter le carré rouge. Je ferai ainsi d’une pierre deux coups : d’abord démontrer que Parfit soutiendrait la cause étudiante et ensuite que Laberge est encore plus mêlé dans ses idées qu’on pourrait le croire.

Laberge fait l’erreur de considérer que le prioritarisme prête flanc à l’objection du nivellement par le bas. Pourtant, il cite lui-même des passages de Parfit d’une façon telle qu’il donne l’impression de comprendre que ce n’est pas le cas. Le « cas ficitif [sic] » qu’il présente (qu’il reprend de Parfit, qui lui-même le reprend de Thomas Nagel) en est un bel exemple.

Dans ce dernier, on doit s’imaginer des parents qui ont deux enfants : un en santé et un malade « souffrant d’un douloureux handicap ». Ils doivent décider de l’endroit où ils aménageront : soit à la campagne, soit à la ville. S’ils choisissent la campagne, leur enfant en santé pourra pleinement s’épanouir, mais l’enfant malade ne pourra pas recevoir un « traitement médical crucial ». S’ils choisissent plutôt la ville, c’est l’inverse qui se produit : leur enfant en santé ne pourra pas s’épanouir pleinement, mais leur enfant malade pourra recevoir son traitement. Il conclut que :

« La plupart d’entre nous choisiraient la première option de déménager en ville afin d’aider l’enfant le plus défavorisé — même si nous savons pertinemment que le premier enfant pourrait en souffrir. C’est que nous donnons priorité aux plus défavorisés, même si nous savons pertinemment que nous affectons le bien-être des autres. […]

“Il est plus urgent, répondrions-nous, d’avantager le second enfant, même si le bénéfice que nous donnerions au premier serait moindre. Une amélioration de sa situation est plus importante qu’une amélioration égale ou quelque peu plus grande par rapport au premier.” Nous cessons dès lors d’être égalitariste [sic] et prenons l’habit du prioritariste. Ce qui nous préoccupe désormais, c’est la personne défavorisée elle-même. Si on est un égalitariste conséquentialiste, comme on l’a vu, les inégalités sont intolérables en raison des conséquences néfastes qu’elles engendrent pour la vie sociale.

Au contraire, pour un prioritariste, il est urgent d’aider les plus démunis, non pas parce qu’ils sont défavorisés par rapport à d’autres mais parce qu’ils sont, en un sens absolu, moins bien lotis. »

Devant cela, il me semble assez clair que la position prioritariste ne cherche pas à rendre tout le monde également misérable (les parents ne choisissent pas, par exemple, d’infliger un « douloureux handicap » à leur enfant en santé et de rester à la campagne pour s’assurer que les deux enfants soient également misérables). Au contraire, comme Laberge le dit lui-même, « il est urgent d’aider les plus démunis », pas de ramener les mieux lotis au niveau des plus démunis. Devant un tel exposé, il est impensable d’arriver à la conclusion à laquelle Laberge arrive… Et pourtant, c’est ce qu’il fait.

Si on ne veut pas l’accuser d’être totalement irrationnel, je ne vois qu’une solution : concevoir que ce que Laberge veut dire ici, c’est qu’il faut favoriser l’enfant en santé au détriment de l’enfant malade. Ça me semble être une position absurde en raison de son aspect intuitivement injuste et inhumain. Laberge, pourtant, laisse croire que c’est ce qu’il soutient lorsqu’il enchaîne, tout de suite après l’extrait précédent :

« La notion d’accessibilité aux études supérieures invoquée dans l’argumentaire des étudiants est typiquement prioritariste. À leurs yeux, il est urgent que les jeunes qui ne peuvent pas se payer comme les autres des études supérieures soient aidés — tout comme le second enfant du cas fictif précédent —, même si cela implique que d’autres seront désavantagés, tel le premier enfant. »

Dans la perspective de sa conclusion soutenant « qu’on devrait refuser les revendications des étudiants contestataires », il me semble clair qu’il préfère avantager l’enfant en santé au détriment de l’enfant malade. En sa défense, son texte est bourré d’erreurs et de confusions, ce qui démontre bien que Laberge ne comprend manifestement pas vraiment ce qu’il raconte. Laissons-lui donc le bénéfice du doute : peut-être ne manque-t-il que d’esprit, pas de cœur.
Notes
1. Pour les puristes, une version abrégée et probablement légèrement améliorée parue en 1997 est aussi disponible en langue originale anglaise « Equality and priority ». Notez que pour cet article, les références au texte de Parfit sont faites au texte français auquel renvoie le texte principal.
2. J’ai remplacé les termes utilisés par Parfit par les termes que j’ai utilisés pour synthétiser ce que Laberge écrit dans son texte. La raison est fort simple : Laberge, dans son texte, utilise les expressions égalitarisme déontologique et égalitarisme conséquentialiste dans un sens différent, voire complètement contraire de l’utilisation qu’en fait Parfit dans l’article. Si on voulait utiliser les termes originaux de Parfit, il faudrait utiliser le terme égalitarisme déontologique pour décrire ce que Laberge appelle l’égalitarisme conséquentialiste; il faudrait en outre utiliser le terme égalitarisme téléologique pour décrire ce que Laberge appelle l’égalitarisme déontologique
Est-ce que cette utilisation disons confuse des termes est due à Parfit lui-même, qui aurait désigné dans son livre les mêmes choses avec des termes différents? Est-ce plutôt dû à la confusion de Laberge lors de sa lecture? Considérant les multiples erreurs que Laberge fait lorsqu’il présente ses réflexions (que j’ai présenté non seulement ici, mais aussi ailleurs et ailleurs, sans compter une critique que j’ai faite de son dernier manuel de philosophie que je rendrai disponible dans un futur rapproché; si ça vous intéresse, voici la critique sévère mais bien moins virulente qu’un collègue a écrit qui m’a amené à rédiger la mienne), je pencherais plutôt pour la seconde option. Cependant, je ne peux le vérifier puisque je n’ai pas le livre auquel il fait référence. Peu importe à qui incombe la faute, je devais remettre de l’ordre dans ce fouillis conceptuel. J’ai préféré préserver les termes utilisés par Laberge (puisque c’est son article que je critique ici, pas celui de Parfit) et remplacer ceux utilisés par Parfit dans son texte lorsque je le cite. [Ajout du 19 mars 2012 à 15h28 : comme cela a été dit plus haut, Laberge renvoit exactement à cet article. Il n’y a donc plus de doute : mon intuition était donc la bonne et la faute incombe pleinement à Laberge.]
3.  Je songe plus précisément à la distinction qu’il fait entre l’égalitarisme en lequel la plupart d’entre nous croyons (notamment l’égalité des droits) et l’égalité de bien-être. Toute sa discussion porte seulement sur cette deuxième définition de l’égalitarisme, alors qu’on pourrait très bien soutenir que l’accès à l’éducation est plutôt un droit que nous devons garantir à tous, peu importe sa situation financière. Cette distinction fondamentale se trouve aux pages 282-283. 

32 réflexions sur “Jean Laberge, ou comment faire dire n’importe quoi à un philosophe pour justifier la hausse des droits de scolarité

  1. Merci de m’avoir éclairé sur la position de Parfit que je découvrais à travers le texte de Laberge et qui, effectivement, m’a emmêlé sérieusement. Je n’en reviens pas que Le Devoir publie un tel lot d’erreurs mais cela m’étonne moins quand je me souviens que c’est Antoine Robitaille qui dirige Le Devoir de Philo. Le texte de Laberge montre cependant que les conservateurs ont fort à faire pour rendre leurs positions crédibles.

    • Merci pour les bons mots.
      Je crois qu’il ne faut pas en vouloir au Devoir. Pour évaluer si l’interprétation des auteurs présentés dans les différentes Devoir de philo est juste, il faudrait les avoir lu, ce qui n’est évidemment pas toujours possible pour les journalistes.
      Dans le cas de Parfit, c’est à mon avis encore plus vrai. Je n’ai pas lu son livre, mais l’article auquel je fais référence est assez loin de ce qu’on pourrait appeler une lecture de chevet : c’est un travail d’analyse conceptuel pointu qui peut être difficile d’approche pour quelqu’un qui ne connaît pas la philosophie éthique universitaire.

      • Je suis d’accord avec vous sur la responsabilité d’Antoine Robitaille. Le Devoir en tant que journal joue son rôle en ouvrant ses pages à des débats d’idées qui dépassent le simple échange d’opinions. Forcément, cela les amène à publier des textes dont la qualité peut difficilement être évaluée par le comité éditorial. Aussi, il appartient à ceux qui s’y connaissent davantage de réagir lorsque la qualité laisse à désirer. On pourrait peut-être même défendre que ce genre de rectification constitue une obligation morale imparfaite ;o)! Merci M. Raymond-Robidoux d’avoir rempli votre obligation!

      • Merci beaucoup M. Hudon! Vous avez fait un travail exemplaire vous-même. Je suis presque gêné de ne pas avoir moi-même souligné l’erreur de logique de M. Laberge que vous avez soulevée :

        « M. Laberge tente de montrer que l’abolition de la hausse des droits de scolarité est inacceptable parce que le principe auquel adhèrent les étudiants grévistes a des implications indésirables.

        Or, pour rejeter une politique publique, il n’est pas suffisant de montrer qu’une justification de cette mesure est mise en péril par une objection. En effet, plusieurs principes différents — qu’ils soient utilitaristes, prioritaristes ou égalitaristes — peuvent parfois converger et soutenir la même politique publique. Ainsi, afin de défendre le rejet des revendications des étudiants grévistes, il aurait fallu montrer que les autres justifications plausibles de l’abolition de la hausse des droits de scolarité sont aussi problématiques ou, à tout le moins, offrir un argument montrant directement en quoi l’abolition de la hausse est injustifiée. M. Laberge n’en fait rien. »

        Clair, net, solide et concis. Que demander de plus?

      • Vos généreux compliments sont très appréciés! C’est gentil de mettre l’hyperlien. Vous n’avez surtout pas à être gêné de cet oubli; ce texte fuit de partout, il est donc difficile de remarquer toutes les fissures et encore plus de les corriger! « Que demander de plus? », écrivez-vous et bien, à en croire le commentaire que M. Laberge a laissé après mon texte sur la page du Devoir, il semblerait qu’il soit resté sur sa faim! Heureusement, j’ai pu éviter ses procès d’intentions et son paternalisme, contrairement à d’autres de ses critiques. Comme il en redemandait, je me suis proposé de lui offrir une seconde portion! Qui sait, ce second échange pourra peut-être vous intéresser!

      • Si vous parlez de vos deux réponses publiées à la suite de son commentaire, je les ai lues avec plaisir. J’en ai d’ailleurs « aimé » une sur Facebook!

      • Par ailleurs, êtiez-vous au département de philosophie de l’Université de Montréal lors de la grève en 2005, par hasard?

      • Bien content que vous ayez aussi apprécié mes répliques. M. Laberge semble contenté maintenant ;o)!

        J’y étais en effet. J’étais le conseiller aux affaires externes de l’asso à l’époque. À ce titre, j’intervenais assez régulièrement en assemblée générale. On a donc du se croiser à un moment ou un autre!

  2. Merci,

    Moi aussi j’ai été surpris et peiné par le détournement de l’argumentaire de Parfit. Le « devoir » de M. Larberge ne mérite certainement pas une bonne note.

    Certains de mes étudiants au collégial font beaucoup mieux lorsqu’il s’agit d’appliquer une conception éthique à une situation pratique sans travestir cette conception ni caricaturer la situation par le biais d’analogies simplificatrices. C’est vraiment dommage, car l’école analytique se trouve à recevoir mauvaise presse alors qu’un texte comme le votre en démontre la pertinence et la rigueur.

    Je n’en reviens pas qu’il n’ait même pas songé, au minimum, à se faire relire par un collègue.

    • Je pourrais difficilement formuler un plus beau compliment que celui que vous me faites; je vous en remercie énormément. Les « analytiques » ont donc un cœur et sont sensibles, ma foi!🙂

      En ce qui concerne le fait de se faire relire par des collègues, je placerai ici la critique que j’ai faite du dernier livre que M. Laberge a publié, Apprendre à philosopher (si le fond est là, elle est pour l’instant très brouillonne sur la forme). Disons simplement qu’il aurait là aussi grandement bénéficié d’une relecture.

    • M. Mongrain, j’ai eu une réaction similaire à la lecture de ce Devoir philo. En fait, j’ai été choqué à un point tel que j’avais l’impression que l’honneur de Parfit, de la philosophie analytique et du Devoir de philo était en jeu! Bon, c’était sûrement un peu exagéré comme réaction… Pourtant, à lire certains des commentaires que le texte de M. Laberge a suscité, on voit bien que, de la piètre qualité de ce texte, des lecteurs tirent des conclusions particulièrement négatives à propos de la qualité de la philosophie analytique et de la pertinence du Devoir de philo.

      Par ailleurs, n’auriez-vous pas suivi un séminaire sur Foucault avec Dietmar Köveker autour de 2004, par hasard?

  3. Merci de cet excellent texte. Et merci de m’épargner du boulot: je me proposais cette tâche, certes salutaire, mais pas très agréable.

    • Merci pour les bons mots, mais j’espère que je n’ai pas freiné vos ardeurs : c’est avec grand plaisir que je lirais votre réponse!

  4. Merci pour la critique. Je suis aussi d’avis qu’elle devait être faite. Je connais très peu Parfit, mais j’avais néanmoins repéré dans le texte de Laberge plusieurs problèmes importants de raisonnement et d’interprétation. Continuez votre beau travail.

  5. Je partage entièrement le jugement sévère exprimé par Jordan. Malheureusement, on peut afficher sur une page du Devoir pour publier un texte qui ne survivrait vraiment pas à une évaluation par les pairs. C’est affligeant de lire un texte aussi mal pensé et qui est manifestement conçu dans un aveuglement idéologique total.

    • Merci, M. Paquette. Vous pouvez écrire au Devoir, à Antoine Robitaille en particulier, pour lui dire que le texte de Laberge n’est pas acceptable. C’est ce que j’ai fait. J’ai bien souligné que je n’étais pas en accord avec sa thèse, mais que le problème n’est pas là : c’est vraiment l’incompréhension crasse du texte cité dont fait preuve Laberge qui l’est.

  6. Bonjour,

    je suis très loin d’être un spécialiste des questions éthiques faisant l’objet du présent débat.

    J’ai plutôt un commentaire (qui se veut en même temps une question) : le terme «égalitarisme», suivant la critique d’Amartya Sen formulée à l’endroit des éthiques distributives dans le célèbre article «Equality of what?», n’est-il pas employé d’une manière trop lâche lorsqu’il est utilisé seul? Toute éthique n’est-elle pas par définition «égalitariste»?

    Merci de la réponse.

    • Bonjour Julien,

      Je n’ai pas lu l’article d’Amartya Sen auquel vous faites référence. J’y jetterai définitivement un œil par contre.

      Je me permets tout de même une réponse (qui n’aura pas nécessairement rapport avec l’article de Sen) : je pense effectivement qu’il est important, quand on parle de justice distributive, de bien définir exactement ce que l’on tentera de distribuer (est-ce les chances, les droits, les ressources, le bien-être, etc.). Sans cela, on risque de mal se comprendre ou de dire des lapalissades, comme vous le laissez entendre.

      Je souligne que Parfit, dans l’article cité dans mon billet, le fait en précisant qu’il s’intéressera à « l’égalité en matière de bien-être » (p. 282-283), par opposition à d’autre chose que l’on pourrait vouloir distribuer (il le distingue du pouvoir politique, des droits de l’homme, de la prise en considération des intérêts personnels et du pouvoir judiciaire, le tout en renvoyant à un livre justement de Sen).

    • M. Julien – si je peux me permettre d’intervenir sur les questions que vous soulevés – un principe de justice distributive possède toujours deux éléments: (1) un critère de distribution (maximisation de la somme totale, prioritarisme, pareto-optimisation, leximination, maximination, égalisation, suffisantisme); et (2) un distribuendum (droits de propriété de soi, droits et libertés fondamentales, ressources, capabilités, liberté, bien-être, etc.). Ainsi, dans une discussion portant sur la justice distributive en général, il est important de préciser à la fois ce que l’on cherche à distribuer (un ou plusieurs distribuenda) et selon quel(s) critère(s) nous jugeons que ces distribuenda doivent être distribués. Dans ce contexte, parler d’égalitarisme tout court est en effet souvent inadéquat.
      Cependant, il ne faut pas confondre les deux éléments; comme dans toute démarche rationnelle visant la connaissance, il faut savoir isoler certains facteurs pour bien identifier leur nature et comprendre leur importance. Par exemple, dans notre quête de principes de justice, il est tout à fait approprié de comparer les qualités des différents critères de distribution, notamment égalité contre priorité, sans faire intervenir les différents distribuenda dans le débat. Dans ce contexte, parler d’égalitarisme au sens large peut être correct. Mais attention, cette approche ne peut être productive que si nous gardons l’autre élément constant; si nous souhaitons comparer les qualités d’une distribution prioritariste avec celles d’une distribution égalitariste, il faut présumer que le distribuendum est le même dans les deux cas, le bien-être par exemple. Il est à noter que, dans son exemple des Parents, M. Laberge semble violer cette condition ou du moins la néglige-t-il, car il commence par analyser une distribution de ressources impersonnelles (des consoles de jeu vidéo avec une valeur monétaire), mais fait intervenir le bien-être (ou satisfaction) par la suite: « Supposons que le plus défavorisé — Zach, disons — se trouve parfaitement satisfait avec la console à 100 $. Si la mère refuse toujours l’offre spéciale, il y aura là quelque chose d’obstinément irrationnel, non? » On comprend que si c’est la satisfaction qui est le distribuendum pertinent, alors sa comparaison des 2 distributions de consoles en termes de valeurs monétaires est inadéquate.
      Enfin, toute éthique n’est pas par définition égalitariste; il n’y a rien dans les concepts d’ ‘éthique’ ou de ‘justice sociale’ qui rende contradictoire une éthique de la hiérarchie sociale. Maintenant, si vous faîtes plutôt référence à la thèse de Dworkin et de Sen selon laquelle toute théorie de la justice sociale se doit, de nos jours, d’être égalitariste pour être plausible, je ne sais trop quoi en penser. Pour qu’elle soit vraie, il faudrait soit admettre que l’utilitarisme et le prioritarisme ne sont pas plausibles ou soit reconnaître qu’elles sont égalitaristes parce que l’utilitarisme cherche à égaliser l’utilité marginale de chaque individu et le prioritarisme fait la même chose pour la valeur morale marginale des bénéfices individuels. Dans le premier cas, ça me semble personnellement correct mais c’est loin d’être évident. Dans le second cas, on ne peut donner le nom d’égalitarisme à ces formes d’égalisation que dans le sens très faible de réserver le même traitement à chacun, peu importe comment on interprète ce traitement. La portée de la thèse en est alors assez limitée, car presque toute théorie de la justice peut être réinterprétée comme égalisant quelque chose; même un régime aristocratique ou raciste pourrait être décrit comme cherchant à traiter chacun de manière à égaliser le ratio suivant: condition personnelle/valeur intrinsèque de la personne, établie en vertu de sa race ou de son statut social. Je ne suis pas convaincu que ça nous fasse beaucoup avancer… Je crois donc qu’il est préférable de débuter par définir le domaine des agents moraux pertinents (les humains adultes, tous les animaux humains, tous les humains, etc.) pour ensuite déterminer ce qu’il faut leur distribuer et selon quel(s) critère(s).
      Désolé de m’être ici laisser emporter ;o), surtout que ce dernier paragraphe peut paraître un peu technique, mais je suis disposé à y apporter des clarifications si vous en souhaitez.

  7. Merci et bravo,

    C’est un plaisir pour un prof retraité de voir à quel point les jeunes ne sont pas dupes des sophismes ambiants.

    Louis

  8. Bravo pour cet exposé lumineux Jordan! Tu as clairement montré que Laberge s’était fourvoyé entre une conception prioritariste et une conception ED de l’égalité. J’ai moi aussi été étonné des erreurs contenues dans le texte de Laberge et je trouve que le lien qu’il établit entre son exemple fictif et les manifestations étudiantes est tiré par les cheveux.
    Encore Bravo. Nicolas Bourdon

  9. Pingback: Jean Laberge répond aux critiques de son dernier Devoir de philo « La marge de gauche

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