L’argument voulant que l’éducation étant individuellement rentable, la société n’a pas à payer pour ça est mauvais

Contrairement à ce qu’on voudrait parfois laisser entendre, la question de la hausse des droits de scolarité n’est pas une affaire d’argent. Je l’ai montré, il me semble, lors de mon dernier billet répondant à André Pratte. Un billet très intéressant de Simon Crépeault le démontre avec un aplomb et un sérieux remarquable. Le véritable point de litige entre les pro-hausses et les anti-hausses, c’est, il me semble, une question de conception de l’éducation et plus précisément de ce que doit être l’université.

Ainsi, pour résumer le cadre dans lequel se joue le débat, on peut soit considérer que l’université est un service public auquel tout le monde a droit, peu importe son origine socio-économique, et viser la gratuité scolaire; soit la considérer comme un investissement personnel qui offre un retour sur l’investissement initial que chacun devrait avoir la possibilité de faire, et viser des droits plus élevés compensés par la possibilité d’un endettement immédiat pour préserver l’accessibilité à cet investissement. Pour l’instant, je préfèrerai considérer les positions médianes comme un compromis possible entre les deux positions de base, ne satisfaisant personne pleinement, mais ayant la possibilité d’être toléré par chacun.

Cette vidéo de l’IRIS explique bien la distinction. Si vous avez l’impression que c’est une vision biaisée par l’IRIS (qui est pour la gratuité scolaire), lisez plutôt L’éducation universitaire est un investissement, non un droit paru dans Les Affaires pour justifier la hausse des droits de scolarité, qui part du même constat en adoptant l’autre position (le titre est déjà un bel indicateur, mais lisez-le en entier, ce n’est pas très long).

Ce que je me propose de faire, ici, est de montrer en quoi considérer l’éducation comme essentiellement un investissement individuel est une erreur. 

Soulignons d’abord que personne ne remet en question le fait que, en moyenne du moins, le fait d’avoir accompli des études universitaires est avantageux pour l’individu. Il ne faut pas confondre « quelque chose qui procure un avantage individuel » avec « quelque chose qui procure essentiellement un avantage individuel ». S’il est justifiable de soutenir que l’État n’a pas à financer quelque chose qui offre un avantage à l’individu seulement (par exemple, financer vos loisirs), il est faux de s’imaginer que l’État n’a pas à financer quelque chose si quelqu’un en retire un avantage individuel plus grand, plus direct ou plus immédiat; si ce que finance l’État procure un avantage collectif, il est tout à fait pertinent d’évaluer s’il doit le financer (ou non) même si l’avantage collectif est obtenu par la création d’avantages individuels plus grands, plus directs ou plus immédiats. C’est ainsi qu’on peut par exemple justifier le financement que l’État offre sous différentes formes à différentes industries (autant chez les travailleurs autonomes, les PME comme les grandes entreprises) : en procurant un avantage individuel (pour les patrons), on procure un avantage collectif (en stimulant la création d’emploi, par exemple). Il faut donc porter une attention particulière à l’argument soutenant que l’État n’a pas à payer pour que des individus soient avantagés par leur diplôme : l’État le fait régulièrement, et dans bien des cas, à très juste raison. Je vous laisse apprécier l’ironie d’un gouvernement qui tient ce discours à propos du financement de l’éducation universitaire au même moment où il met autant l’accent sur le Plan Nord dont il est tellement fier (et surtout dans lequel il investit autant de deniers publics).

Il faut donc maintenant se demander si l’éducation universitaire de la population provoque un avantage collectif en plus de l’avantage individuel que ceux qui la reçoivent obtiennent.

Même en considérant uniquement la rentabilité financière directe (soit les impôts et taxes versés) d’une population plus largement éduquée, donc même en mettant de côté les autres avantages financiers indirects (tel que l’attrait pour les entreprises ayant besoin de main-d’œuvre qualifiée et l’innovation technologique), même en laissant de côté les autres éléments non financiers qui peuvent être retirés collectivement de quelque chose (le rayonnement culturel, un milieu de vie plus sain, des citoyens plus critiques, etc.), l’avantage collectif est déjà énorme. Pierre Fortin (qui semble favorable à la hausse), sur son blogue de L’actualité, évalue qu’un diplômé universitaire paiera 250 000 $ de plus en impôts au cours de sa vie qu’un diplômé du secondaire alors qu’il en coûte au total, du cégep à la fin du baccalauréat, 90 000 $. Bref, même si l’État payait 100 % de la scolarité des étudiants, il gagnerait en impôts seulement 2,78 $ pour chaque dollar investi (il faudrait ajouter à ce montant ce que le gouvernement récupérera en taxes; à 10 % de TVQ, on ajoute jusqu’à 75 000 $). Même en considérant que les étudiants qui commencent un baccalauréat sans le finir coûtent le même prix [1], il gagnerait 1,69 $ par dollar investi, toujours en ne comptant que les impôts. On est loin d’un programme social qui coûte de l’argent à l’État; on a affaire à un investissement qui fructifie et qui lui en rapporte. Pour encore une fois savourer l’ironie d’un gouvernement qui augmente les droits de scolarité en faisant de son Plan Nord la pièce maitresse de sa plateforme électorale, ajoutons à cela les conclusions d’une récente étude de l’OCDE :

« “les connaissances et les compétences sont devenues la devise mondiale des économies du 21e siècle, mais aucune banque centrale n’imprime de cette devise. Chacun a besoin de décider combien ils en imprimeront pour lui-même. » Bien sûr, c’est merveilleux d’avoir du pétrole, du gaz et des diamants; ils peuvent acheter des emplois. Mais ils affaibliront votre société sur le long terme à moins qu’ils soient utilisés pour bâtir des écoles et une culture d’apprentissage étalé sur toute la vie. »

Ah, « bâtir une culture d’apprentissage étalé sur toute la vie ». Mon cœur de prof et de Québécois bat à ces mots. Malheureusement, le ministre Bachand a une tout autre « révolution culturelle » en tête, une qui prend exactement le contre-pied de celle qui serait plus rentable pour la collectivité. Mais c’est une autre histoire, et c’est un autre billet.

Je crois avoir bien démontré qu’il est absurde de considérer que l’éducation n’est qu’un investissement individuel : même en ne calculant rien d’autre que les retombées économiques directes pour l’État, c’est clairement un investissement collectif rentable. Devant ce constat, il faut évaluer si la gratuité scolaire de l’éducation universitaire est vraiment nécessaire. Après tout, on pourra objecter qu’un système de prêts et de bourses relativement généreux permettra à plusieurs des membres plus pauvres de la société de se rendre à l’université, et ce, même si les droits de scolarité sont payés en totalité par les étudiants (et leurs parents, etc.) On pourra aussi m’objecter le fait qu’en limitant ainsi la participation financière de l’État, on augmentera le rendement de son investissement puisque la fréquentation scolaire n’est pas directement liée aux droits de scolarité.

On semble ici avoir effectivement le beurre et l’argent du beurre : on ne limite pas l’accessibilité aux études, on ne réduit pas outre mesure la proportion de diplômés; on réduit le financement public de l’éducation et on maintient la quantité de diplômés qui, eux, paieront des impôts et des taxes; on maximise ainsi le rendement de cet investissement collectif.

L’objection est sérieuse puisqu’il y a du vrai là-dedans. Il faut cependant souligner que ce maintien relatif de l’accessibilité se fait au prix d’un endettement des individus beaucoup plus grand et au détriment des individus provenant des classes sociales moins nanties. L’IRIS a produit une note à propos de cet impact négatif et une analyse au sujet de l’endettement des ménages canadiens. Considérant qu’un des facteurs les plus importants de la poursuite d’études supérieures est la scolarisation des parents, il me semble que de réduire le nombre d’étudiants provenant de familles moins aisées (souvent moins scolarisées) va exactement à l’encontre de l’accessibilité aux études supérieures sur le long terme (ce qui est un avantage collectif financier direct). Cela va aussi à l’encontre de l’amélioration de la disponibilité et de la qualité des soins, ce qui affecte surtout les conditions de vie dans les milieux ruraux ou moins favorisés, si on se fie à cette étude [2] (ce qui est un avantage indirect).

En ce qui concerne les dettes étudiantes, il ne faut pas oublier que bien qu’elles soient rentables en moyenne, elles ne le sont pas pour tous ceux qui les contractent. Voici ce que l’étude « Comprendre l’augmentation du nombre de propositions de consommateur en vertu de la législation canadienne sur l’insolvabilité » :

« Comme en témoignent les données ci-après, les prêts aux étudiants ne constituent généralement pas un facteur important dans les propositions ni dans les faillites. Ce caractère négligeable tient probablement au fait que le failli ne peut être libéré de ces prêts avant dix ans, si bien que les créanciers ne sont pas enclins à prendre un arrangement à cet égard dans une proposition. Toutefois, comme la valeur médiane de ces dettes au moment du dépôt varie entre 7 000 et 11 300 $ CAN, il y a lieu de croire qu’elles ont contribué aux problèmes financiers sans pour autant être une cause première de l’insolvabilité. » (p. 68)

Toujours selon le même document, 13 % des Canadiens déclarant une faillite ont des dettes attribuables aux prêts étudiants (p. 68). Bien entendu, cela ne prend pas en considération les emprunts faits pour financer les études par des moyens autres que l’aide financière aux études (les marges de crédit étudiantes se convertissant en prêts personnels à la fin des études, par exemple). Il est donc à mon avis malhonnête de laisser entendre que le fait de contracter une dette d’étude n’est jamais risqué comme le fait actuellement la ministre Beauchamp. Si ce risque peut être acceptable collectivement (puisqu’en moyenne, même si dans certains cas l’investissement ne sera pas avantageux, le retour sur l’investissement sera collectivement positif), il est potentiellement dévastateur pour ceux qui auront ainsi investi dans leurs études pour ne pas en retirer un avantage individuel. Il me semble qu’en palliant à une augmentation des droits de scolarité par une hausse des prêts, on a tendance non pas à privatiser, mais carrément à individualiser les risques liés à une éducation supérieure (en alourdissement les dettes de ceux qui fréquentent l’université, dette qu’ils devront payer même s’ils déclaraient une faillite personnelle, donc essentiellement sans risque pour les institutions financières prêteuses) tout en collectivisant les bénéfices (en récupérant les impôts sur le salaire plus élevé de ceux qui auront « rentabilisé » leurs études). Cette individualisation des risques affectera surtout les étudiants provenant de la classe moyenne, trop « riches » pour recevoir des bourses et pas assez pour éviter leur endettement par des prêts.

De plus, et assez ironiquement, une augmentation des prêts et bourses a comme impact que les étudiants travaillent plus durant leurs études (probablement pour limiter le poids de leur endettement), donc de consacrer moins de temps à leurs études. Bien entendu, ceux qui seront les plus pénalisés par cela seront les étudiants provenant de la classe moyenne, trop nantis pour bénéficier de bourses, mais pas assez pour que les parents paient une plus grande partie de leurs études. Cela est particulièrement vrai pour les étudiants provenant de milieux éloignés des grands centres, puisqu’ils devront plus souvent, en plus de payer leurs droits de scolarité, payer un logement plus près du campus. Considérer que l’éducation est un investissement personnel a donc comme effet de réduire la qualité de cette éducation, non pas parce que les professeurs font un moins bon travail, mais parce que ceux qui la reçoivent ne peuvent pas y consacrer le temps nécessaire.

Bref, considérer que l’éducation est avant tout un investissement personnel plutôt que collectif revient d’abord à omettre que la collectivité bénéficie directement de l’éducation supérieure de ses membres. C’est aussi aller à l’encontre de l’enrichissement collectif sur le long terme, tant directement par le retour plus faible en impôts qu’indirectement par la sous-représentation d’étudiants moins nantis. Cela revient aussi à individualiser les risques d’une éducation supérieure, mettant à l’abri les institutions financières en fragilisant la situation financière des étudiants provenant surtout de la classe moyenne et des régions pour plusieurs années en maximisant le retour collectif par les impôts. C’est finalement une conception qui affecte la qualité de l’éducation en détournant les efforts des étudiants de leurs études vers des emplois leur servant essentiellement à payer leur scolarité.

Et je ne me suis intéressé ici qu’aux conséquences essentiellement économiques, plus facilement identifiables et mesurables, d’une telle vision de l’éducation universitaire. Il me semble qu’en fait, le plus grave se trouve plutôt du côté des conséquences non économiques (du moins, pas directement économiques). Mais ça aussi, c’est une autre histoire, un autre billet.

Notes
1. Ceci est un problème, il me semble, bien plus pressant que celui de la hausse des droits de scolarité. Comment s’assurer que ceux qui s’inscrivent à l’université poursuivent leurs études jusqu’à l’obtention d’un diplôme? En augmentant ce taux, on améliore le rendement de l’investissement collectif sans augmenter les droits de scolarité. 
2. Les passages auxquels je fais référence se trouvent à la page 7. Malheureusement, l’article n’est pas en libre accès. Je synthétise ici. Au Québec, probablement à cause des droits de scolarité plus faibles qu’ailleurs au Canada, une plus grande proportion des étudiants en médecine proviennent de milieux moins favorisés (l’autre cause possible serait le fait que les étudiants en médecine débutent à un plus jeune âge qu’ailleurs au Canada; la proportion plus élevée de familles plus pauvres au Québec n’a probablement pas de rôle à jouer). De plus, « il est particulièrement important d’assurer que les étudiants provenant de groupes sous-représentés forment une composante significative de la population estudiantine en médecine, puisqu’il est plus probable que ces étudiants traitent des patients désavantagés et pratiquent leur profession dans des régions où il y a un manque de médecin. » Une autre étude, s’intéressant aux moyens déployés par les différentes provinces canadiennes pour résoudre le problème de pénurie de médecins dans les régions rurales, souligne sensiblement la même chose (p. 89) en soulignant que « [m]algré l’ampleur et la diversité des mesures adoptées dans chaque province au cours des 30 dernières années, on doit constater que la pénurie de médecins dans plusieurs localités rurales ou éloignées des grands centres urbains perdure. » Le moyen le plus efficace, il me semble, de régler cette pénurie est de maximiser le nombre d’étudiants en médecine provenant de ces régions. Des droits de scolarité bas ont exactement cet impact, et la conception de l’éducation supérieure comme investissement personnel va exactement à son encontre. 

Une réflexion sur “L’argument voulant que l’éducation étant individuellement rentable, la société n’a pas à payer pour ça est mauvais

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