Les anti-dépresseurs sont-il vraiment aussi efficaces qu’on le laisse croire?

Non, ce billet ne cherchera pas à démontrer que la médecine traditionnelle est inefficace et qu’on devrait retourner à des moyens plus « naturels » ou « holistiques » ou quoi que ce soit d’autre. La science est notre meilleur moyen de découvrir des remèdes efficaces (de découvrir bien d’autres choses aussi), et la science médicale actuelle est bien mieux scientifiquement justifiée que n’importe quelle autre médecine traditionnelle, spirituelle, alternative ou autre.

Avec un titre pareil, il m’apparaît important de souligne que j’ai un sévère problème avec les soi-disant « médecines alternatives » : à mon avis, bien que les gens qui les pratiquent et les utilisent sont bien souvent animés par les meilleures intentions, ils véhiculent des « conseils » au mieux inutiles, souvent coûteux, et au pire dangereux. En effet, si les recherches scientifiques montrent que la plupart des traitements n’ont aucun effet au-delà de l’effet placébo — bref, qu’ils sont inutiles —, une analyse des histoires d’horreur où une personne atteinte d’une maladie grave (ou potentiellement grave) refuse un traitement médical au profit d’un traitement alternatif et en subit les conséquences sont légion et montrent bien que croire en l’efficacité d’un traitement qui ne l’est pas peut être dangereux; les situations où ce sont les parents qui prennent la décision pour leurs enfants sont peut-être les plus tragiques.

Tim Minchin le dit mieux que moi (mais en anglais) : « Do you know what they call alternative medicine that’s been proved to work? Medicine. » Dans la langue de Molière : « Savez-vous comment on appelle les médecines alternatives dont l’efficacité a été démontrée? La médecine. » (Oui, je sais, la traduction n’est pas littérale, mais le sens et le rythme sont ainsi préservés.) Allez à 3:28 pour la citation, mais la tirade en entier vaut la peine d’être écoutée :

Bien entendu (et c’est la raison de ce billet), ce n’est pas contre les médecines alternatives que j’en ai; c’est contre le fait de proposer comme remède quelque chose qui n’en est pas un, surtout lorsque cette proposition signifie de produire plus de mal que de bien à celui qui l’écoute. Je n’aurais rien contre l’homéopathie, le reiki ou l’acupuncture si c’était présenté comme une activité de simple détente ou de divertissement; mes récriminations contre les pratiquants de médecines alternatives qui encouragent leurs clients à respecter les directives de leur médecin et à s’assurer avec lui que leurs « médicaments alternatifs » n’affectent pas leur médication prescrite sont bien moins grandes.

Ainsi, je dois rester vigilant : il ne faut pas s’imaginer que de tels « faux remèdes » sont l’apanage des « médecines douces ». Depuis quelques années, mes lectures m’ont amené à remettre en question le traitement des maladies mentales, essentiellement la dépression, par des médicaments. Bien entendu, je ne dis pas que ce n’est jamais efficace ou nécessaire; seulement qu’on prescrit des médicaments à bien des individus qui n’en retireront aucun bénéfice (mais qui subiront des effets secondaires bien réels). Récemment, un billet de John Horgan sur son blogue du Scientific American parlant d’un livre paru en 2010 a réanimé mes doutes :

Clinical trials told a different story. [A class of antidepressants developed in the mid-1990s, selective serotonin reuptake inhibitors, or SSRIs,] are no more effective than two older classes of antidepressants, tricyclics and monoamine oxidase inhibitors. What was even more surprising to me—given the rave reviews Prozac had received from Kramer and others–was that antidepressants as a whole were not more effective than so-called “talking cures,” whether cognitive behavioral therapy or even old-fashioned Freudian psychoanalysis, according to investigators such as the psychologists Seymour Fisher and Roger Greenberg. According to these and other researchers, treatments for depression and other common ailments work—if they do work—by harnessing the placebo effect, the tendency of a patient’s expectation of improvement to become self-fulfilling. I titled my article, published in Scientific American in December 1996, “Why Freud Isn’t Dead.” Far from defending psychoanalysis, my point was that psychiatry has made disturbingly little progress since the heyday of Freudian theory.

Je n’ai pas encore lu le livre dont Horgan parle (Anatomy of an Epidemic : Magic Bullets, Psychiatric Drugs, and the Astonishing Rise of Mental Illness in America); en fait, bien que j’aie lu quelques articles à ce propos, je n’ai lu aucun livre traitant de cette problématique. Je pense qu’il est grand temps qu’on se questionne sérieusement là-dessus. Je vous laisse sur la nuance importante que Horgan fait, à mon avis, bien trop tard dans son article :

A caveat is in order here. Whitaker does NOT claim that medications have no value and that no one should take them. In his talk at my school, as in his book, Whitaker acknowledged that many people benefit from psychopharmacology, especially over the short term. But he does believe that the drugs should be administered far more sparingly.

On peut parler du même problème avec les troubles de l’attention chez les enfants, il me semble. Valérie Borde, dans un billet récent sur son blogue de l‘Actualité, a justement traité d’un biais pertinent à considérer dans leur diagnostic.

5 réflexions sur “Les anti-dépresseurs sont-il vraiment aussi efficaces qu’on le laisse croire?

    • Je viens de débuter le documentaire, et dès les 3 ou 4 premières minutes, j’ai eu des doutes sur sa pertinence : il affirme dès le départ qu’il n’y a aucune preuve de débalancement chimique dans le cerveau; il martelle les comparaisons et images démagogiques (les gros points d’interrogations pour représenter les troubles mentaux), il balance en vrac des témoignages négatifs sans contexte, il met en garde contre les psychothropes qui « sont conçus pour franchir les défenses naturelles du corps et arriver jusqu’au cerveau », donc qui débalancent le système… Tout ça sent la pseudoscience et le charlatanisme, et je n’ai pas encore regardé cinq minutes d’un documentaire qui dure presque trois heures…

      J’ai donc fait quelques recherches pour retrouver la source du documentaire : La Commission des Citoyens pour les Droits de l’Homme (CCDH). Qui a fondé la CCDH? « La CCDH a été cofondée en 1969 par l’Église de Scientologie et le Dr Thomas Szasz, professeur émérite de psychiatrie, à une époque où les patients étaient entreposés dans des établissements et dépouillés de tous droits constitutionnels, civils et humains. » (http://fr.cchr.org/about-us/what-is-cchr.html)

      Je ne connais pas Thomas Szsaz, mais une rapide recherche à sons sujet me rassure : il tient des thèses hautement contestées, mais il me semble être une autorité légitime sur le sujet. L’Église de scientologie, par contre, ne m’inspire aucune confiance (plutôt le contraire). Pour ma part, savoir qu’un documentaire a été produit par des scientologues est une raison suffisante de ne pas y accorder d’attention.

      Je ne suis pas médecin, loin de là. Je ne suis qu’un curieux. C’est une raison d’être particulièrement prudent dans le choix des sources. Personnellement, je préfère lire le Dr Ben Goldacre à ce sujet.

      • Rebonjour,

        Vous avez raison de vous méfier, le documentaire est en effet très manichéen et peu nuancé.
        Je crois qu’il soulève malgré tout des questionnements pertinents (il faut dépasser les premières minutes qui sont effectivement très louches). Certains faits avancés sont assez troublants : conflits d’intérêts de plusieurs psychiatres, manque de contrôle gouvernemental, effets secondaires cachés, etc.

        Pour ce qui est du dérèglement chimique dans le cas de la dépression, j’ai lu quelques articles où il est dit que les preuves scientifiques sont inexistantes.

        http://lecerveau.mcgill.ca/flash/a/a_08/a_08_m/a_08_m_dep/a_08_m_dep.html

        «Un nombre important de chercheurs croient que l’expression de  » déséquilibre chimique  » pour parler des causes physiologiques de la dépression n’est plus vraiment adéquate.»

        «Mais les efforts pour identifier plus précisément le déséquilibre en question ont donné des résultats assez décevants et contradictoires»

        http://www.ledevoir.com/societe/sante/364014/libre-opinion-la-depression-une-vraie-maladie

        http://pharmacritique.20minutes-blogs.fr/archive/2012/01/30/antidepresseurs-nombreux-risques-pour-une-efficacite-controv.html

        Avez-vous à ce sujet des sources qui contredisent ces textes ?

        À part cela, pourriez-vous me recommander les lectures qui vous ont amené à remettre en question l’efficacité des anti-dépresseurs ?

        Merci !

      • Bonjour Francis,

        J’étais en train d’écrire que je ne trouvais plus l’article qui m’avait mis la puce à l’oreille, et EUREKA, dans un éclair de génie mnémonique, je m’en suis souvenu. C’est ce billet de John Horgan sur son blogue de Scientific American : http://blogs.scientificamerican.com/cross-check/2011/07/12/are-antidepressants-just-placebos-with-side-effects/ À partir de là, j’avais poursuivi mes recherches. Les articles auxquels Horgan réfère ont certainement été mes points de départ.

        À ça, il faut ajouter le blogue de Ben Goldacre (http://www.badscience.net/). Son dernier livre, Bad Pharma, (que je n’ai pas lu) est très critique des compagnies pharmaceutiques.

        Si je suis aussi sceptique de ceux qui soutiennent que les antidépresseurs sont toujours inutiles, c’est que souvent, ces gens flirtent dangereusement avec la pseudoscience. Je suis simplement prudent. Si les compagnies pharmaceutiques sont loin d’être des anges, les médicaments qu’elles produisent ont au moins le sceau de la recherche scientifique et les médecins qui les prescrivent ont au moins l’intelligence et la connaissance développée par des études tenant la science en haute estime. Les critiques n’ont que très rarement cela. Je ne fais pas un bête appel à l’autorité ici : je suis sceptique, pour de bonnes raisons, mais je suis prudent.

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