Non, C.S. Lewis n’est pas « dangereux »

Aujourd’hui, je publie un billet qui n’est pas comparable à ce que je fais habituellement ici : une critique relativement technique sur un point de litige philosophique. Un collègue du cégep de Maisonneuve, M. Jean Laberge, a publié sur son blogue un article intitulé C.S. LEWIS EST-IL DANGEREUX? L’ARGUMENT SURNATURALISTE TIRÉ DE LA RAISON, où il présente un argument sensé montrer que la raison ne peut pas provenir du monde naturel, mais d’un monde surnaturel (essentiellement de Dieu). Je prévoyais simplement commenter sur son blogue, mais le résultat comprenait trop de caractères, alors j’ai décidé de le présenter ici. Voici donc ma réponse!

Je n’ai pas lu le texte de Lewis ; ma réponse ne s’adresse alors qu’à votre présentation de son argument.

J’aurais plusieurs critiques à adresser à des moments précis de l’argumentation (en particulier lors de votre présentation de l’argument naturaliste). Je préférerai adresser une critique globale quant à la portée (et à l’intérêt) d’un tel argument. Auparavant, je veux toutefois concéder une « critique » faite ici à l’égard du naturalisme :

« L’argument de Lewis se base sur la raison humaine : nos capacités humaines rationnelles démontrent que le naturalisme, faisant appel à ses capacités en soutenant qu’elles résultent d’événements matériels, commet une sorte de pétition de principe. C’est-à-dire : on ne peut pas expliquer la cause naturelle de la raison, car, ce faisant, on la présuppose. En fait, la raison ne s’explique pas naturellement ; par conséquent, elle n’appartient pas à la nature, au sens où elle résulterait d’événements matériels, biologiques et chimiques en particulier ; selon Lewis, la raison serait issue de Dieu. »

Je concède : expliquer (ou justifier) la raison est nécessairement une pétition de principe. En effet, toute explication, pour être sensée, compréhensible, et potentiellement acceptable doit être rationnelle (c’est-à-dire respecter les règles de la raison, la logique si vous voulez). Expliquer de façon non rationnelle ne ferait aucun sens. Il suffit d’imaginer ce que serait une explication ne respectant pas le principe de non-contradiction pour s’en rendre compte. Cependant, cette critique n’épargne aucune conception de la raison : qu’elle soit d’origine naturelle ou surnaturelle, l’utiliser pour l’expliquer est une pétition de principe. C’est pourquoi ce passage : « la raison ne s’explique pas naturellement ; par conséquent, elle n’appartient pas à la nature » pourrait être aisément transformé par « la raison ne s’explique pas surnaturellement ; par conséquent, elle n’appartient pas au monde surnaturel ». Dans les deux cas, on a un argument bien faible. Peu importe notre position, on se trouve en quelque sorte devant une impasse et on ne peut trancher le débat. On pourrait alors dire qu’ontologiquement, le statut de la raison est incertain : impossible de savoir avec certitude si elle est de source naturelle ou surnaturelle.

Ma critique, c’est que cette incertitude est sans effet. Fondamentalement, on peut être incertain de plein de choses de la même façon. Nicolas Malebanche nous a présenté une conception de la causalité comme étant, à chaque fois, l’intervention divine (l’occasionnalisme). Peut-on être certain que ce n’est pas dieu, ou que c’est effectivement dieu, qui agit à chaque fois qu’on observe un effet ? Non, pas vraiment. Et ce n’est pas grave non plus. Pourquoi ? Peu importe la source ontologique de l’effet (ou de la raison), ce qui se produit et ce que j’observe est identique. Si je mets ma main dans le feu, je me brulerai, que ce soit à cause de l’intervention d’un élément surnaturel ou naturel ; de la même façon, l’application correcte et prudente de ma raison me permet de comprendre (et de prédire) des évènements, peu importe qu’elle tire sa source du monde naturel ou surnaturel. Pour s’amuser, on peut multiplier ainsi tant qu’on le désire les intermédiaires surnaturels; tout ce que l’on réussira ainsi à faire, c’est de rendre l’explication moins claire en l’alourdissant et la complexifiant inutilement.

Bien que devant cette situation, on puisse justifier également soit que le monde surnaturel existe et affecte le monde naturel, soit qu’il n’existe pas, une seule de ces deux positions est productive pour améliorer notre compréhension du monde naturel : le naturalisme. Sans l’avoir voulu (je présume), vous justifiez de très belle façon cette affirmation en soulignant que « pour réfuter le naturalisme, il suffit donc de prouver qu’il existe quelque chose qui ne s’explique pas par la nature. » Devant une situation mystérieuse qui semble échapper aux lois naturelles que l’on connaît, le surnaturaliste voit une preuve qu’il existe un monde surnaturel (dont la compréhension nous échappe), alors que le naturaliste cherche une nouvelle loi naturelle. Les connaissances que l’on a aujourd’hui à propos de notre monde sont le fruit des efforts de ceux qui supposait que les mystères pouvaient être résolus, des naturalistes donc, pas de ceux qui supposaient qu’ils étaient impénétrables.

En ce sens, oui, le naturalisme est autant un « dogme » ou une pétition de principe que le surnaturalisme ; les raisons que l’on a pour croire qu’il n’existe qu’un seul monde, le monde naturel, ne sont pas meilleures que les raisons que l’on a de croire qu’il y en a deux. Dans les deux cas, le monde naturel se comporterait exactement de la même façon qu’il se comporte actuellement. En tant que projet de recherche cherchant à comprendre ce monde naturel dans lequel on vit, par contre, c’est un « dogme » diablement plus efficace que l’autre par contre.

Une réflexion sur “Non, C.S. Lewis n’est pas « dangereux »

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