Indépendance des médias

Transparence totale : j’ai une amie qui travaille au Devoir ; j’en ai un autre qui travaille pour Musicor.

La Liberté guidant le peuple, par Eugène DELACROIX

On ne peut parler du Devoir sans dire un mot de sa structure de propriété particulière qui fait du directeur le seul maître à bord. C’est en ce sens que le quotidien s’est toujours vanté d’être « indépendant », en comparaison aux autres quotidiens du Québec qui appartiennent à des entreprises privées. C’est une façon, agaçante il faut le dire, de regarder de haut les journalistes des journaux concurrents, en particulier les chroniqueurs et éditorialistes, comme si ceux-ci étaient incapables de penser par eux-mêmes, réduits à être les porte-voix de quelque pouvoir financier. — André Pratte, La Presse

Je profite du 100e anniversaire du Devoir pour aborder la question importante de l’indépendance des médias — indépendance à l’égard des partis politiques, des compagnies et plus généralement des forces sociales, politiques et économiques qui façonnent notre monde. Au sein de notre démocratie, cette indépendance est nécessaire : en effet, le rôle que doivent assumer les médias est celui de transmettre l’information à la population qui, elle, agit selon ce qu’elle considère être bien en fonction des informations qu’elle possède (par exemple en votant pour tel ou tel parti, en boycottant tel ou tel produit, etc.) Les médias sont en quelque sorte les yeux et les oreilles des citoyens qui pilotent ensemble ce gros bateau qu’est notre société. On veut évidemment éviter que les informations qui nous parviennent soient au préalable filtrées par divers intérêts qui préfèrent qu’on ignore ce qui les indispose et que l’on considère plus sérieusement ce qui est à leur avantage.

Au Québec, 52,3 % du tirage des quotidiens francophones sont possédés par la compagnie GESCA (Power Corp.) — dont La Presse et Le Soleil — et 44,7 % sont possédés par l’empire Québécor — dont Le Journal de Montréal et Le Journal de Québec (tableau p. 3-4). Après un savant calcul, vous savez maintenant que 97 % des journaux distribués quotidiennement en français sont entre les mains de deux compagnies privées. Si vous n’y voyiez aucun problème en ce qui concerne la qualité et l’impartialité de l’information qu’une telle concentration de la propriété des médias peut impliquer, imaginez qu’à la place de deux compagnies, ils étaient possédés par deux partis politiques. Toujours convaincu qu’il n’y a aucun problème ?

En revanche, si vous êtes inconfortable devant ces chiffres, vous semblez avoir raison : selon une synthèse des travaux faits à propos de la concentration des médias, « [l]a majorité des auteurs que nous avons recensés estiment, malgré les difficultés à établir clairement les effets de la concentration de la propriété sur la diversité et le pluralisme, que le contrôle des médias ne doit pas être exercé par un trop petit nombre de personnes ou de sociétés qui, ainsi, pourraient transformer cette mainmise économique influence politique indue. » Ils rappellent que ce n’est pas parce que certains possèdent un pouvoir sur l’information qu’ils vont l’utiliser. Il est important, à mon avis, de ne pas sombrer dans des théories du complot même s’il est essentiel de reconnaître que certains puissants ont effectivement un certain pouvoir concernant l’information qui parvient à la population.

M. Pratte soulève un élément intéressant quand il affirme que les journalistes sont capables de penser par eux-mêmes et ce peu importe qui signe leur chèque de paie. J’ose présumer qu’il a raison. J’espère sincèrement que les journalistes les plus lus ne sont pas forcés, muselés ou autrement censurés par des propriétaires ayant leurs intérêts en tête. Cependant, je crois que l’information transmise est tout de même biaisée ; la raison n’est pas qu’on influence directement les journalistes, mais que les journalistes les plus entendus sont ceux dont les idées s’alignent généralement avec celles des élites. La structure des médias filtre par elle-même les opinions qui seront transmises selon les opinions de qui la possède. Noam Chomsky et Edward Herman avancent une telle thèse appuyée par une analyse de la couverture médiatique (américaine) de divers événements dans leur livre La Fabrication du consentement (que je viens de me procurer mais n’ai malheureusement pas encore lu) ; Normand Baillargeon résume ainsi leurs conclusions :

Qu’il s’agisse de commerce, de libre-échange, d’accords internationaux, de mondialisation de l’économie, de la décision d’entrer ou non en guerre, de politique internationale et nationale, de questions relevant du bien commun, de la santé, de l’écologie ou de l’éducation, au fil des ans, avec une constance aussi prévisible que remarquable, les grands médias corporatistes ont, sur chacun de ces sujets et sur mille autres aussi cruciaux, tendu à exposer, défendre et propager le point de vue des élites qui possèdent ces mêmes médias et des élites politiques qui est bien souvent exactement le même. » Petit cours d’autodéfense intellectuelle, p. 294-295.

L’intérêt d’un quotidien indépendant comme l’est Le Devoir n’est donc pas qu’il accorde une plus grande liberté à ses journalistes que ses concurrents possédés par de grandes corporations ; ils l’offrent probablement tout autant l’un que l’autre. Ce n’est même pas qu’il n’impose pas de filtres éditoriaux comme ses concurrents il en a probablement autant (« Quand Henri Bourassa fonde son journal, il y a un siècle, le marché des quotidiens montréalais est déjà encombré. Le sien sera nationaliste, catholique et indépendant. » — Stéphane Baillargeon, Le Devoir). Son intérêt vient du fait que la liberté de ses journalistes est offerte par quelqu’un d’autre ; que ses filtres sont différents de ses concurrents ; qu’il offre une vision alternative de ce qui vaut ou non la peine d’être transmis. Finalement, puisque c’est un quotidien écrit et révisé par une équipe de journalistes, il offre tout cela avec une certaine garantie de rigueur. Ce dernier élément est à mon avis de toute première importance : notre ère de « démocratisation de l’information » rendue possible par le web 2.0, chacun peut s’abreuver en information à des sources alternatives ; si ces dernières peuvent relativement facilement se targuer d’offrir de l’information indépendante, il leur est bien moins aisé (voire impossible) de nous garantir un certain degré de rigueur intellectuelle qu’un journal sérieux se doit d’assurer. Ce n’est évidemment pas une garantie tout risque, loin de là ; mais c’est le mieux qu’on peut espérer.

En nous souhaitant encore longtemps être Libre de penser, au Devoir et ailleurs.

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