Accommodements raisonnables et société déraisonnable? (encore)

(Attention. Gros texte aujourd’hui…)

M.Soleil fait sa Revolution francaise, par PhOtOnQuAnTiQuE

M.Soleil fait sa Revolution francaise, par PhOtOnQuAnTiQuE

Sommes-nous si intolérants? Un sondage commandé par La Presse nous apporte des chiffres à mon avis consternants :

Des accommodements à la piscine? Inacceptables, à 90 %. Des arrangements quant au sexe d’un instructeur automobile? Non, à 81 %. Des locaux de prière à l’école ou sur les lieux de travail? Pas davantage, à 76 %. […] Trois Québécois sur quatre s’opposent systématiquement au port de signes religieux — que ce soit à l’école (à 76 %), au travail (à 74 %) ou dans les hôpitaux (à 70 %) [.]

Mon hypothèse? On ne comprend pas les accommodements consentis. On s’imagine qu’ils leur permettent d’enfreindre les droits des autres. Celui de l’égalité en exigeant d’être servi par une personne d’un sexe en particulier. Celui de l’égalité encore en ayant droit à un local à eux, pour prier. Celui de la « laïcité » des lieux communs tient, en portant des signes religieux. On s’imagine probablement que les « religieux » ont droit à plus de choses que « nous autres », les Québécois de souche, les « laïques ». Définitivement inégal.

Prenons un cas où l’accommodement a été accordé — décision questionable, selon Rima Elkouri de La Presse — à un enseignant musulman. Il voulait avoir congé le vendredi puisqu’il doit aller à la mosquée. À mon avis, la plupart des gens criant à l’injustice s’arrêtent ici. « Moi aussi je voudrais ben avoir mes vendredis de congé, tsé, mais vu que mon nom c’est Richard pis pas Mohammed, j’ai pas le droit! »

Ah non, Richard? Vraiment?

Admettons que Richard soit prof au secondaire. Admettons qu’il ait une raison valable de s’absenter tous les vendredis. Peut-être qu’il est nouvellement papa. Peut-être qu’il a une santé fragile. Peut-être qu’il doit s’occuper de sa mère en perte d’autonomie. Peu importe. Il demande de ne pas travailler les vendredis. Qu’est-ce qu’on lui répond? Sincèrement, je crois que la plupart du temps, l’école essaierait de « s’arranger ». Et si elle refusait catégoriquement, je crois que Richard serait bien en droit de se faire « accommoder » par la Commission des droits de la personne.

Qu’est-ce qui serait raisonnable, Richard? Tu dois t’occuper de ton bébé, de ton dos, de ta mère. Utilise donc tous tes congés de maladie pour ça. Quand tu n’en auras plus, on te permettra de prendre des congés sans solde. C’est certain que tu seras moins riche. On sait bien que l’hypothèque ne se paie pas toute seule. Mais en même temps, ce n’est pas nous qui avons décidé d’avoir un enfant, un dos en miette ou une vieille mère. Heureusement pour toi, Richard, certaines politiques gouvernementales vont te permettre de pallier cette perte de revenus (parentales, concernant les blessures et obligations familiales et pour les aidants naturels par exemple).

Est-ce qu’on est injuste? Est-ce qu’on en donne trop à Richard? Est-ce que cet « accommodement » va à l’encontre du droit à l’égalité des autres? Je doute que l’opinion soit aussi écrasante ici que ce qui est relevé par le sondage de La Presse. Probablement parce que l’on considère que le fait de s’occuper de sa famille ou de sa santé est un droit. On aurait d’ailleurs bien raison de le croire. On considère d’ailleurs que ce droit n’est pas seulement un droit à protéger, mais un droit qui est si important à nos yeux que l’on doit dédommager la personne qui s’en prémunit; un droit si important à nos yeux qu’on veut même encourager les gens à s’en prémunir.

L’exemple du prof musulman cité ici n’est pas fictif. L’accommodement non plus : « la Commission des droits de la personne a estimé que l’enseignant devrait, dans un premier temps, utiliser ses congés; puis, quand il les aura épuisés, il devrait être autorisé à s’absenter sans solde. » (Louise Leduc, La Presse.) Il devra payer de sa propre poche les frais de sa foi. Avec raison.

Est-ce que le droit à la liberté de religion permet d’obtenir plus? Pas du tout. Est-ce qu’il empêche les autres de jouir de leurs droits? Dans ce cas, si Richard peut obtenir la même chose, et même plus, je ne vois pas comment. À moins que ces accommodements n’aillent à l’encontre de la « laïcité »? Oh, notre sainte laïcité.

Qu’est-ce que c’est, donc? Ah oui, c’est la « neutralité de l’État à l’égard des églises et de toute confession religieuse ». La neutralité, dans le sens où l’État ne doit pas prendre des décisions en fonction des confessions religieuses particulières. Imposer le baptême chrétien à tous ne serait pas très laïc. Exiger le port du hijab non plus. Est-ce qu’interdire le baptême chrétien serait laïc? Interdire le hijab? Bien sûr que non. Ce serait discriminatoire. Interdire de porter un symbole religieux, « que ce soit à l’école, au travail ou dans les hôpitaux » le serait tout autant.

Il ne faut pas confondre la laïcité avec l’athéisme (« doctrine ou attitude fondée sur la négation d’un Dieu personnel et vivant ») ou l’agnosticisme (« doctrine ou attitude philosophique qui considère l’absolu [entre autres Dieu] inaccessible à l’intelligence humaine »). Un État laïc est neutre par rapport aux doctrines religieuses; il n’est pas contre elles. Il n’est pas plus partisan d’un catholicisme ou d’un islamisme que d’un athéisme ou d’un agnosticisme généralisé.

En ce qui concerne les demandes de certains d’être servi par une personne d’un sexe en particulier, j’affirmais dans un ancien billet qu’il devait être évalué si cela allait à l’encontre des droits des gens de l’autre sexe. L’exemple des hommes demandant à n’être servis que par des hommes à la SAAQ était discuté. J’«avais surtout travaillé à montrer qu’une hiérarchisation des droits était une mauvaise façon de résoudre ce débat. J’ai ensuite défendu dans un autre billet le fait qu’un accommodement était la seule option vraiment envisageable dans ce cas. Je vais maintenant tenter de montrer que l’égalité homme-femme n’est pas menacée par ces accommodements.

Avant de débuter, je répète un avertissement :

Pour démontrer mon point de vue, je supposerai que la demande d’accommodement à la SAAQ ait été faite par pur sexisme (peut-être était-ce le cas, peut-être pas). Je ne suis pas sympathique aux attitudes sexistes, racistes, ou discriminatoires sous une forme ou une autre. Par conséquent, je n’encourage pas d’entretenir de telles attitudes et je crois qu’un travail d’éducation est nécessaire dans ce domaine (j’en ai parlé aussi dans ce billet). Je ne suis pas aveugle non plus; le monde contient son lot de discrimination avec laquelle nous devons composer. En attendant de l’éliminer (un jour peut-être) des moeurs, il faut se contenter d’empêcher qu’elle fasse des ravages.

Malgré cela, je crois que les droits des travailleuses de la SAAQ sont respectés dans cet accommodement. Certes, il est triste que certains ne les reconnaissent pas à leur juste valeur. Mais accéder à la demande de ces hommes sexistes n’empêche pas ces femmes d’avoir un travail. De porter les vêtements qui leur plaisent. De faire des études. De se déplacer en ville sans être accompagnées. De se présenter aux élections. De voter. De s’abonner à un magazine. De lire Les Fleurs du mal. De critiquer le dernier vidéoclip de Britney Spears. Bref, aucune liberté donnée aux hommes ne leur est refusée sous prétexte qu’elles sont des femmes par cet accommodement. Les femmes en questions se sont probablement senties dénigrées. Leurs droits sont saufs.

Certains pourraient dire que par cet accommodement, on envoie le message que la discrimination est acceptable. Qu’au Québec et au Canada, on tolère l’intolérance. Peut-être, je le concède. Mais obliger l’homme à être servi par la femme qu’il ne respecte aucunement ou refuser de lui donner le service enverrait un message encore plus intolérant. De plus d’ouvrir la porte à des cas où l’on refuse d’accommoder certaines personnes ayant des demandes n’ayant rien à voir avec un racisme rampant. Sans compter que malgré tout cela, la discrimination ne s’éliminera fort probablement pas; je suis même de l’avis contraire. De deux maux, je choisis le moindre.

Je crois que les Québécois s’imaginent le pire à propos des accommodements raisonnables. Les médias n’y sont probablement pas étrangers : »Si les médias ont largement présenté l’accommodement comme une obligation légale qui incombe aux institutions, ils ont moins mis l’accent, en revanche, sur le fait qu’une telle obligation, loin d’être inconditionnelle, ne s’applique que dans les limites du raisonnable. » (Les accommodements raisonnables en matière religieuse et les droits des femmes : la cohabitation est-elle possible ? mars 2006.) Sincèrement, je crois que les accommodements sont généralement très raisonnables. Si on comprenais mieux ce qui est en jeu et ce qui est réellement accordé, on serait moins apeuré. Et moins intolérants.

2 réflexions sur “Accommodements raisonnables et société déraisonnable? (encore)

  1. Bravo ! Très simple et direct au but.

    Dire qu’on s’est payé toute une commission sur le sujet qui nous a pondu un rapport que personne n’a lu et encore moins compris.
    Un «post» dans un blog aurait suffit…

  2. Merci pour le gentil commentaire!

    Je ne suis cependant pas d’accord avec votre constat sur la commission Bouchard-Taylor. Le rapport final montre bien que la grogne vient souvent d’une mauvaise compréhension des accommodements consentis, mais qu’il subsiste néanmoins de réels problèmes auxquels il faudrait s’attarder. Sans compter que cette commission aura permis à plusieurs d’entendre et de se faire entendre. Ce qui n’est pas à négliger.

    Jetez-y un œil, ça vaut la peine!
    http://www.accommodements.qc.ca/ (en français et en anglais, version complète et abrégée)

    Jordan

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