Euthanasie et… suicide

Le débat est relancé. Un sondage mené auprès des médecins spécialistes montre que « dans une proportion de 75 %, [ils] seraient certainement ou probablement favorables à la légalisation de l’euthanasie dans un cadre législatif balisé« . Un projet de loi est remis de nouveau sur la table. Les opinions divergent. Les défenseurs de l’euthanasie avancent que le droit à une mort digne est fondamental. Les opposants, quant à eux, avancent deux arguments différents mais pas nécessairement incompatibles. Certains parlent, d’une façon ou d’une autre, de la valeur de la vie humaine. Certains groupes religieux (par exemple les catholiques), mais aussi certains médecins, comme le Dr. Lucien Israël qui affirme que la « la nature même de la vie humaine est occultée, banalisée dans la culture moderne« , défendent une telle position. D’autres adoptent un point de vue plus conséquentialiste, soulignant que la légalisation de l’euthanasie serait une « menace au développement des soins palliatifs et une mesure qui risque de freiner le développement du contrôle de la douleur« .

Syringe, par Nitzan Brumer

Syringe, par Nitzan Brumer

Même sans considérer les difficultés reliées à la mise en place d’un « cadre législatif balisé », même sans considérer les cas où les individus en fin de vie ne peuvent donner leur consentement parce qu’inconscients ou pas lucides, des questions importantes nécessitent des réponses. Pour ma part, mourir dignement me semble effectivement être un droit fondamental. Bien que les soins palliatifs puissent probablement offrir une telle mort dans plusieurs cas, ils me semblent parfois ne pas pouvoir y arriver, particulièrement dans le cas des personnes seules. Par contre, les dangers que l’euthanasie ouvre me semblent très grands, particulièrement dans un contexte comme le nôtre où la population est vieillissante et où le système de santé est déjà engorgé.

Très personnellement, je ne suis pas certain que je pourrais appuyer sur le bouton et ainsi mettre fin à la vie et aux souffrances d’un de mes proches. Je souligne le « je ». Il y a une grande différence entre accepter l’euthanasie faite par un autre, où on se « lave les mains », où l’on n’est pas impliqué dans le processus. Si l’on veut prendre en considération la vie humaine et éviter sa banalisation comme le craint le Dr. Israël, ce « je » doit faire partie de l’équation. Dire « je suis pour l’euthanasie, mais je refuse de la provoquer » me semble une réponse inadéquate au sujet traité. On parle toujours d’euthanasie dans certains cas bien précis où la qualité de vie du patient est misérable et que les chances de rétablissement ou d’amélioration de sa condition sont pratiquement nulles. Je présume dans ce cas que l’âge du patient ne devrait pas réellement être pris en compte, même si globalement les personnes âgées répondent plus souvent aux critères permettant de justifier l’euthanasie.

En marchant sur des œufs, je pose une question qui, à mon avis, devrait être considérée par toute personne désirant défendre l’euthanasie dans ce cas. Si l’on accepte l’euthanasie, devrait-on accepter, dans des circonstances similaires, le suicide? Prenons l’exemple de personnes délaissées par leur famille et leurs proches, aux prises avec des problèmes de consommation et de maladies mentales? Ou encore le prisonnier incarcéré pour une durée telle qu’il est pratiquement impossible pour lui d’en sortir vivant? Ou encore certaines personnes qui évaluent que la vie n’en vaut tout simplement plus la peine? Bien sûr, mon point n’est pas de dire que certaines personnes devraient se suicider. Selon moi, le suicide est un des grands problèmes de notre époque.

Malgré cela, l’analogie me semble intéressante. Premièrement, elle nous force à évaluer ce qui compte comme une situation sans espoir justifiant l’euthanasie. Est-ce que la détresse physique est suffisante? Est-ce que la détresse psychologique le serait? Elle nous permet aussi de considérer si nous ne serions pas incohérents dans nos propres convictions. Nous croyons que chacun devrait avoir accès aux soins et au support dont il a besoin. Mais la réalité est que ce n’est pas le cas. Est-ce que le suicide est un acte que l’on veut accepter dans certains cas, où est-ce un aveu d’incapacité à correctement aider ceux qui en ont besoin? Après tout, le suicide des gens dans le besoin a la caractéristique de libérer le système de santé.Tout comme l’euthanasie.

À vous d’y réfléchir maintenant. Est-ce que l’euthanasie est un moyen d’effacer un problème de société, ou est-ce réellement une façon permettant de mourir dignement dans certaines situations?

2 réflexions sur “Euthanasie et… suicide

  1. OUI à l’aide au suicide, mais NON à l’euthanasie !

    Au sujet de la différence entre l’euthanasie et l’aide au suicide, il faut distinguer entre les arguments juridiques, éthiques et religieux. On ne peut pas simplement affirmer sans nuance qu’il n’existe pas de différence entre les deux : dans un cas c’est le patient lui-même qui s’enlève la vie (aide au suicide) alors que dans l’autre c’est le médecin qui la retire. Il faut d’abord préciser sur quel terrain (juridique, éthique ou religieux) on tire notre argumentation. Si l’on se situe sur le terrain de l’éthique, on peut raisonnablement soutenir qu’il n’existe pas de différence. Cependant, si l’on se situe sur le terrain juridique, il existe toute une différence entre l’euthanasie (qualifié de meurtre au premier degré dont la peine minimale est l’emprisonnement à perpétuité) et l’aide au suicide (qui ne constitue pas un meurtre, ni un homicide et dont la peine maximale est de 14 ans d’emprisonnement). Dans le cas de l’aide au suicide, la cause de la mort est le suicide du patient et l’aide au suicide constitue d’une certaine manière une forme de complicité. Mais comme la tentative de suicide a été décriminalisée au Canada en 1972, cette complicité ne fait aucun sens, car il ne peut exister qu’une complicité que s’il existe une infraction principale. Or le suicide (ou tentative de suicide) n’est plus une infraction depuis 1972. Donc il ne peut logiquement y avoir de complicité au suicide. Cette infraction de l’aide au suicide est donc un non-sens.

    En revanche, l’euthanasie volontaire est présentement considérée comme un meurtre au premier degré. Le médecin tue son patient (à sa demande) par compassion afin de soulager ses douleurs et souffrances. Il y a ici une transgression à l’un des principes éthiques et juridiques des plus fondamentaux à savoir l’interdiction de tuer ou de porter atteinte à la vie d’autrui. Nos sociétés démocratiques reposent sur le principe que nul ne peut retirer la vie à autrui. Le contrat social « a pour fin la conservation des contractants » et la protection de la vie a toujours fondé le tissu social. On a d’ailleurs aboli la peine de mort en 1976 ! Si l’euthanasie volontaire (à la demande du patient souffrant) peut, dans certaines circonstances, se justifier éthiquement, on ne peut, par raccourcit de l’esprit, conclure que l’euthanasie doit être légalisée ou décriminalisée. La légalisation ou la décriminalisation d’un acte exige la prise en compte des conséquences sociales que cette légalisation ou cette décriminalisation peut engendrer. Les indéniables risques d’abus (surtout pour les personnes faibles et vulnérables qui ne sont pas en mesure d’exprimer leur volonté) et les risques d’érosion de l’ethos social par la reconnaissance de cette pratique sont des facteurs qui doivent être pris en compte. Les risques de pente glissante de l’euthanasie volontaire (à la demande du patient apte) à l’euthanasie non volontaire (sans le consentement du patient inapte) ou involontaire (sans égard ou à l’encontre du consentement du patient apte) sont bien réels comme le confirme la Commission de réforme du droit au Canada qui affirme :

    « Il existe, tout d’abord, un danger réel que la procédure mise au point pour permettre de tuer ceux qui se sentent un fardeau pour eux-mêmes, ne soit détournée progressivement de son but premier, et ne serve aussi éventuellement à éliminer ceux qui sont un fardeau pour les autres ou pour la société. C’est là l’argument dit du
    doigt dans l’engrenage qui, pour être connu, n’en est pas moins réel. Il existe aussi le danger que, dans bien des cas, le consentement à l’euthanasie ne soit pas vraiment un acte
    parfaitement libre et volontaire ».

    Eric Folot

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