Analphabétisme et liberté : le mythe du « doux sauvage »

L’étang, de Théodore Fourmois

Je viens de lire un bien drôle d’article dans Le Devoir : Défense de l’analphabète, de Jean-François Nadeau. Pour le résumer : l’alphabétisation massive des populations, contrairement aux promesses des tenants d’une telle mesure, n’est pas un moyen permettant aux gens d’accéder à la liberté, mais un moyen de maintenir les masses dans la servitude :

C’est un fait en général trop facilement oublié : l’émancipation annoncée par les chantres de l’alphabétisation fut aussi une mise en tutelle. Une tutelle parce que l’homme qui sait lire et écrire apprend d’abord et avant tout à se soumettre aux règles propres à satisfaire le monde tel qu’il va plutôt qu’à s’en libérer.

Soit on nous dit quelque chose de trivialement vrai, soit on use de raccourcis intellectuels importants quand on affirme une telle chose!

Si l’auteur cherche à nous rappeler que la capacité de lire de la population en général ouvre la voie à une nouvelle façon de l’endoctriner, c’est vrai, mais rien de neuf sous le soleil : tout endoctrinement passe par une forme ou une autre de communication, et donc toute politique ou technologie facilitant la communication facilite nécessairement aussi l’endoctrinement. Si tu ne sais pas lire, tu ne peux pas lire de propagande ou de discours haineux. Pas de télévision, pas de publicités. Les sourds n’ont jamais à entendre les démagogues. Seraient-ils plus libres s’ils ne pouvaient lire sur les lèvres?

Dans la même veine, s’il veut nous rappeler que l’alphabétisation n’est pas une solution qui fera magiquement disparaître tous les problèmes de l’humanité, que, « contrairement au grand rêve émancipateur des Lumières, savoir lire et écrire ne suffit pas, dans la plupart des cas, à goûter la liberté, la beauté, la vérité », rien de bien neuf ici. La vie humaine et l’atteinte du bonheur ne reposent pas uniquement sur les Lettres. L’accès à l’eau potable, avoir des chances raisonnables de mener une vie paisible, se fier à des institutions politiques justes, tout cela est important.

Ne nous cachons pas non plus que le fait d’apprendre « d’abord et avant tout à se soumettre aux règles propres à satisfaire le monde tel qu’il va plutôt qu’à s’en libérer », ça commence bien avant l’apprentissage de la lecture, avec les bonnes manières et les mœurs familiales. On ne parle pas la bouche pleine. On range ses jouets avant d’en sortir d’autres. On ne dit pas de gros mots. On ne tire pas la queue du chat. Et ça continuera bien après l’âge où l’on apprend à lire (que l’on apprenne à lire ou non!) L’obéissance et la conformité ne se sont pas abattues sur l’humanité avec l’éducation pour tous.

Si l’article voulait rappeler que l’alphabétisation offre aux démagogues de ce monde un moyen supplémentaire d’imposer sa volonté sur les gens, il aurait pu être un simple tweet. Que l’alphabétisation, une fois le décompte des avantages et des inconvénients fait, sert plutôt à asservir la population, exige plus d’élaboration :

Les amis historiques de l’alphabétisation étaient et demeurent pour beaucoup de simples grands prêtres du chiffre d’affaires, tous satisfaits de voir une armée de consommateurs assurer la défense de leurs intérêts établis, dès la petite école, en principe nécessaire à la bonne gérance de l’humanité.

À mon sens, cette thèse repose sur une vision romantique de l’humanité complètement déconnectée de la réalité : « l’analphabète paraît désormais seul ou presque à savoir sans cesse ruser contre ce monde ». Comme si l’analphabète, immunisé à l’outil d’endoctrinement des riches et des puissants (le langage écrit!), pouvait déjouer savamment ses plans et triompher là où les pauvres individus alphabétisés, contrôlés, ne peuvent qu’obéir; qu’il le fait parce qu’il est encore doté « d’une mémoire et d’une force tranquille liées à sa débrouillardise », ces puissances naturelles éliminées par la fréquentation des caractères imprimés. On croirait lire Rousseau qui nous dit que « les sauvages ne sont pas méchants précisément, parce qu’ils ne savent pas ce que c’est d’être bon; car ce n’est ni le développement des lumières, ni le frein de la loi, mais le calme des passions, et l’ignorance du vice qui les empêche de mal faire […]. » (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, p. 211.)

Supposer cela, c’est oublier que l’alphabétisation ne sert pas exclusivement à endoctriner, mais aussi à stimuler les réflexions du lecteur, à lui permettre de communiquer avec d’autres, à prendre connaissance des idées que d’autres humains ont eues. Réduire l’alphabétisation à un rôle d’endoctrinement, c’est oublier son rôle peut-être le plus important : éduquer, au sens d’élargir le champ des possibles de l’individu. C’est aussi oublier que cela permet l’écriture, et donc non seulement la réception d’idée, mais aussi son émission, rendant possible d’une part un véritable dialogue et d’autre part la diffusion plus large de ses revendications. Nadeau jette le bébé avec l’eau du bain (et met le feu à la maison.)

Supposer que l’analphabète est un pourfendeur des puissants est taire qu’il en est surtout la victime. Si l’alphabétisation peut être un moyen d’enchaîner, elle est aussi un moyen de repérer ces chaines, de les dénoncer et de les éviter. C’est aussi oublier que l’époque où la majorité des populations étaient analphabètes n’était pas une ère où chacun était un libre penseur libre du joug de l’obéissance et de la conformité. Au Siècle des Lumières, écrire un ouvrage érudit en langage vernaculaire (français, anglais, etc.) était un acte révolutionnaire, et les curés chrétiens du Québec ont lu la messe en latin à leurs fidèles qui n’en comprenaient pas un traître mot jusque dans les années 1960! Étaient-ce des époques de plus grandes libertés? Qui est le mieux outillé pour résister : celui qui peut comprendre ce contre quoi il se rebelle où celui qui ne le peut pas? Celui qui peut évaluer les discours ou celui qui ne peut que choisir son prédicateur?

Supposer que l’analphabète possède des outils de plus que les alphabétisés cache le fait qu’il en possède un de moins, et pas le moindre. Celui qui n’a pas d’arme à feu est peut-être plus athlétique, mais il n’a pas nécessairement l’avantage sur un ennemi armé. Supposer cela repose aussi sur l’image romantique, mais erronée que de savoir lire empêche de facto d’être débrouillard, animé d’une force tranquille et doté de mémoire.

En ce qui concerne cet argument, qui ouvre le texte, iI me semble être un joli cas de confusion entre corrélation et causalité (post hoc, ergo propter hoc ou cum hoc, ergo propter hoc pour ceux qui ne connaissent pas le latin et veulent protéger leur force tranquille) :

Depuis que l’UNESCO a forcé le pas aux pays du monde entier afin d’éduquer minimalement les populations, l’analphabétisme a régressé partout. Mais au même moment, la disparité entre riches et pauvres s’est creusée presque de façon exponentielle.

L’alphabétisation a aussi accompagné les Trentes Glorieuses (tout comme l’émancipation des noirs et des femmes), que je sache, et l’agrandissement des inégalités entre riches et pauvres de ce monde a été accompagné par pas mal d’autres phénomènes. Conclure comme le fait Nadeau que l’alphabétisation n’est pas une part importante de l’amélioration du monde sur cette base me semble hautement douteux; tant qu’à y être, il pourrait aussi l’accuser de causer le réchauffement de la planète. Il me semble que dans le pire des cas, l’alphabétisation n’améliore pas le sort de l’humanité, mais ne l’empire pas non plus. Je n’ai vraiment pas l’impression que nous vivons dans le pire des cas.

Contrairement à ce que laisse entendre l’article de Nadeau, je ne dis pas que les analphabètes sont de moins bons humains. Je ne dis pas non plus qu’ils sont incapables de discuter, d’agir et de réfléchir. Les révolutions ne se font pas dans les livres, et peu de tyrans abandonnent leurs pouvoir une fois finie la lecture d’un traité philosophique. Les gens qui n’ont pas l’eau courante peuvent aussi être les plus fantastiques personnes de l’univers. Ça ne veut pas dire que l’absence d’eau courante est à leur avantage. Celui qui l’affirme est plutôt indécent, surtout quand il peut prendre une douche bien chaude chaque matin.

Ce qui m’étonne finalement dans cet article, c’est son incohérence. Il débute par une critique des prétentions de l’alphabétisation et de la discrimination contre les analphabètes qui en découle :

Ce n’est que depuis l’après-guerre, avec les pressions de l’UNESCO, qu’on a appris collectivement à disqualifier l’analphabète, à le considérer comme une sorte de paria, à le classer comme un sous-homme inapte à la vie moderne, et donc à le combattre.

Pourtant, quoi qu’on en dise aujourd’hui, l’humanité s’est toujours fort bien accommodée des illettrés.

(Passons sur le fait que combattre l’analphabétisme n’est pas la même chose que combattre les analphabètes (au même titre que combattre le cancer ne revient pas à combattre les cancéreux) et supposons que ce n’est qu’une tournure rhétorique maladroite. Passons aussi sur le fait qu’à travers l’histoire, l’humanité s’est fort bien accommodée (et s’accommode parfois encore fort trop bien) de plusieurs choses qui ne sont pas pour autant désirables : la maladie, la famine, la mendicité, le sexisme, l’esclavage, alouette…)

Nadeau se pose donc d’entrée de jeu comme défenseur de l’analphabétisme et des analphabètes (individus sur lesquels la société s’acharne, apparemment), mais, bizarre, conclut son texte par une critique de l’éducation qui semble n’être qu’une machine à produire des travailleurs et des consommateurs. Le problème n’est soudainement plus l’alphabétisation, mais le manque d’alphabétisation et la transmission insuffisante de la culture :

[…] au milieu du triomphe du divertissement dédié aux analphabètes fonctionnels, la culture s’est mise à courir dans tous les sens parce qu’elle a été abandonnée par ceux qui prétendent la défendre. Elle n’est plus une simple affaire de privilégiés. Si bien qu’on la trouve beaucoup plus souvent chez un chauffeur de taxi diplômé que chez un ministre assommant qui ne parle que d’« industrie culturelle ».

Nadeau ouvre son texte en décriant que la société disqualifie les analphabètes et le clôt en accusant les analphabètes fonctionnels d’être la cause de la perte de la culture, culture sauvée par des gens instruits (et alphabétisés) qui ne font pas partie de l’élite. Qui en a contre les analphabètes, déjà?

Encore une fois, on dirait un Rousseau qui parle du « doux sauvage » avec admiration sans réaliser à quel point son discours dégouline d’un paternalisme épouvantable. Chez Rousseau, on a d’un côté ce sauvage, dénué de raison, mais sans vice, et de l’autre, l’homme qui est capable de conduire sa raison pour la mettre au service de sa nature humaine profonde et ainsi développer d’authentiques vertus; Nadeau nous présente d’un côté l’analphabète, libre de toute domination par l’écrit et ainsi capable de combattre les puissants, et de l’autre, l’individu authentiquement éduqué et donc capable de faire vivre la culture en conduisant son taxi. Entre ces extrêmes merveilleux, l’entre-deux épouvantable de l’homme civilisé, vicieux et persécuté, ni pur, ni capable de conduire correctement son humanité décrit par Rousseau et l’analphabète fonctionnel de Nadeau, ni libre et calmement fougueux, ni vraiment cultivé, mais bercé doucement par le spectacle que lui fournissent les puissants qui l’utilisent pour protéger leurs privilèges.

Rousseau affirmait qu’on ne pouvait plus retourner vivre paisiblement comme des bêtes. Selon lui, il faut prendre le monde dans lequel on vit et le rendre meilleur. Ses idées sont d’ailleurs parmi celles à la base de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Après la lecture de cet article, je ne sais trop ce que pense Nadeau. Qu’il ne faut pas trop s’en faire avec l’analphabétisme? Qu’il faut continuer à alphabétiser? Qu’il faut relâcher un peu la lutte contre l’analphabétisme? Que l’analphabétisme n’est pas une panacée? Qu’il faut s’efforcer de rendre l’analphabétisme socialement acceptable?

Le monde n’est pas parfait. Que plus de gens sachent lire et écrire ne fait pas partie du problème.

Une réflexion sur “Analphabétisme et liberté : le mythe du « doux sauvage »

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