Jean Laberge répond aux critiques de son dernier Devoir de philo

Quand on discute, Socrate est content.

Dans un billet précédent, j’ai sévèrement critiqué le Devoir de philo intitulé « Derek Parfit porterait le carré vert » de Jean Laberge, paru dans le Devoir du 17 mars 2012. Il me semble donc que c’est la moindre des choses de ma part de vous indiquer que l’auteur a publié une réponse à ses critiques, avant-hier sur son blogue. Elle s’articule en une réplique aux critiques que François Hudon lui adresse dans un article, « Droits de scolarité – Erreurs de logique et d’interprétation (Réponse au Devoir de philo de Jean Laberge) », paru lui aussi dans le Devoir le 22 mars 2012. J’ai déjà dit à M. Hudon, par un commentaire sous un de mes billets, que son article était très bon, et je n’ai pas changé d’avis.

Je dois saluer le fait qu’il a offert une réponse argumentée aux propos eux-mêmes, pas des insultes personnelles qui n’ont rien à voir avec ce qu’on lui reprochait. Ironiquement, c’est la moindre des choses pour tout intellectuel qui se respecte, mais dans le cas particulier de Jean Laberge, c’est un grand pas en avant, considérant la première réponse à ses critiques qu’il leur avait servie dans les commentaires du devoir :

En d'autres mots : Chers critiques, vous faites partie de cette « go-gauche » qui se radicalise et ne veut plus débattre. Mon texte est vraiment bon, et vous pourrez le comprendre lorsque vous aurez retrouvé votre capacité de réflexion.

Ce serait malhonnête de ma part de ne pas reconnaître qu’il a aussi répondu de façon acceptable à une critique que je lui avais adressée. Sa réponse était erronée, il le reconnaît maintenant dans son billet, mais il ne l’avait pas encore réalisé à ce moment  :

Jean Laberge exagère mes intentions. En outre, considérant l'aisance avec laquelle il insulte ses détracteurs, il a une drôle de définition de ce qu'est un « ton agressif ». Je reconnais par contre que je ne suis pas tendre à son égard.

Il m’accuse au passage de n’avoir « d’autre but que de [le] piéger et de [le] coincer »; je ne suis pas inconscient de l’ironie de la situation actuelle, que l’on pourrait décrire comme un autre chapitre dans la saga de mon « acharnement » sur son cas. Je répondrai donc au passage ici que je n’ai jamais tenté de le « piéger » de façon malhonnête : toutes mes critiques étaient bien appuyées par des arguments rigoureux. J’ai par ailleurs bien des buts dans la vie, et l’un d’eux est de débusquer les erreurs et la malhonnêteté intellectuelle sévissant sur la place publique. Ce blogue est mon moyen de le faire, et je considère que les textes et l’attitude de M. Laberge tombent bien souvent sous l’une ou l’autre de ces catégories.

Considérant que François Hudon a un CV disons impressionnant (« Fellow au Centre for the Study of Social Justice de la University of Oxford et Doctorant en philosophie à la Chaire Hoover d’éthique économique et sociale de l’Université catholique de Louvain »), ç’aurait été malaisé de le traiter comme un enragé furieux incapable de répondre de façon pertinente.

Je ne pense pas que la réponse de Jean Laberge est solide; en fait, je la trouve très faible. Je m’étais d’abord dit que je ne répondrais pas à son billet et que je me limiterais à indiquer qu’il avait répondu. Échec total : la tentation de répondre étant trop forte, je m’étais alors promis de rapidement pointer les problèmes, sans plus. Échec partiel : ma réponse suit, et elle est relativement longue; en contrepartie, je me suis efforcé de montrer par des analogies (que j’espère claires et accessibles) en quoi ses réponses sont inadéquates, ce qui est plus rapide qu’une démonstration technique.

Voici donc les trois problèmes principaux que j’ai vus dans son billet.

Premier problème : la critique faite par Hudon que Laberge ignore

« François Hudon reproche deux choses à mon Devoir de philo. 1) Il commet une erreur d’interprétation textuelle de Parfit « Égalité ou priorité? »; 2) L’objection du nivellement par le bas ne s’applique pas au cas de la hausse des droits de scolarité. » Bien que Hudon fasse effectivement la démonstration de (1) et (2), il aurait fallu ajouter une autre critique, celle de l’erreur de logique; le titre de l’article donnait un petit indice à ce sujet, il me semble. Or, cette erreur de logique a comme effet de rendre au pire inutile et au mieux largement insuffisante la démarche de Laberge pour critiquer la position étudiante, et ce, même s’il n’avait fait aucune erreur d’interprétation.

Cette simple « omission »  me semble suffisante pour considérer que la réponse qu’il offre n’est pas convenable.

Deuxième problème : la redéfinition inutile et mêlante

Laberge assume qu’il a fait une erreur de lecture, ce qui est tout à son honneur. C’est la critique principale que je lui adressais. Cependant, il soutient que contrairement à ce que Parfit écrit, le prioritarisme est confronté à l’objection du nivellement par le bas. Si c’était le cas, ce serait une solide réponse, et j’aurais été le premier à applaudir. Disons simplement que je n’ai réveillé personne en lisant sa démonstration.

Comment s’y prend-il? En disant qu’une des caractéristiques du prioritarisme, caractéristique présentée explicitement par Parfit dans son article, est en fait un nivellement par le bas. Parfit la distingue du nivellement par le bas justement pour montrer en quoi le prioritarisme est différent de l’égalitarisme (et en quoi la plupart de ceux qui se disent égalitaristes sont en fait prioritaristes). Bref, Laberge ne démontre pas vraiment que Parfit fait une erreur : il redéfinit un concept pourtant bien défini par Parfit en le rendant inutilement plus général, ajoutant de la confusion à la discussion sans clarifier quoi que ce soit.

Pour comprendre sa démarche, imaginez qu’on discute ensemble de la série de livres Harry Potter. Je dis que Sirius Black meurt dans le premier livre. Vous répondez (avec raison) que c’est faux, qu’il meurt dans le cinquième. Je vous réponds donc que j’ai effectivement fait erreur, mais que contrairement à ce que J.K. Rowling dit, Sirius Black meurt dans le premier livre, parce que la série de sept livres forme en fait un seul gros livre. Dit comme ça, j’ai dans un certain sens « raison », mais non seulement je n’ai rien clarifié par rapport à Harry Potter, je rends en plus toute discussion portant sur cette saga plus difficile.

En soutenant que le prioritarisme mène effectivement à un nivellement par le bas, c’est ce genre de « réponse » que Laberge donne à ses critiques.

Troisième problème : le gros n’importe quoi

Laberge crée une situation hypothétique (ce qu’on appelle en philosophie une expérience de pensée) pour illustrer le fait que le prioritarisme mène vers un « nivellement par le haut » :

Deux sociétés X et Y, composées de deux classes A et B. Dans la société X, chacun de la classe A possède 30 unités; ceux de B en possèdent 20. La société X est inégalitaire de 10 unités. Chez Y, les classes A et B possèdent le double de leur classe correspondante en X. L’inégalité est toutefois de 20. [...]

Le prioritariste voudra donc que la société X se transforme en une société Y.

Bref, le prioritariste préfère une situation où les inégalités sont plus grandes, mais où les moins nantis ont plus. C’est exactement la thèse de Parfit : ce qu’il faut, c’est d’abord améliorer le sort des moins nantis, pas éliminer les inégalités.

La conclusion qu’il tire de cela est que « l’unique objectif [du prioritarisme] est de niveler vers le haut afin que l’État paie des biens et services qui nous coûtent les yeux de la tête ». Quoi? D’où sort ce nouvel élément, l’État? On comparait deux sociétés hypothétiques, X et Y, selon leur distribution du bien-être entre 2 classes, A et B, et rien d’autre.

Laberge ajoute de façon complètement arbitraire un troisième élément à son expérience de pensée pour tirer sa conclusion. C’est comme si vous suiviez une recette de gâteau à la lettre et qu’à la fin, vous y ajoutiez un litre de vinaigre supplémentaire avant de dire que la recette a beaucoup trop de vinaigre.

Avec ce dernier passage, il démontre seulement une chose : qu’il ne sait pas comment utiliser une expérience de pensée, un des outils les plus utiles pour philosopher sur des éléments particulièrement complexes et abstraits. Jean Laberge est pourtant un philosophe (il enseigne la philosophie, du moins); c’est comme si un microbiologiste (ou un professeur de microbiologie) ne savait pas utiliser un microscope.

Tout compte fait, cette dernière partie de « réponse » est du gros n’importe quoi. J’insiste : du gros, du très gros n’importe quoi.

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